Néoclassicisme : Régression ou retour vers l’Antique ?

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 10 décembre 2010 - 1036 mots

Orchestrée par un tandem inédit constitué d'Henri Loyrette, président directeur du musée, et de l’académicien Marc Fumaroli, une exposition du Louvre rouvre, en cent cinquante œuvres, le dossier de l’art néoclassique et du retour à l’Antiquité…

En 1772, madame Du Barry, la nouvelle favorite de Louis XV, porte un coup de grâce à l’art voluptueux qui avait fait le succès du goût rocaille. Celui-là même qu’avait apprécié la précédente bénéficiaire des faveurs royales, la marquise de Pompadour... Pour son pavillon de Louveciennes, en région parisienne, bâti sur les plans de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), madame du Barry refuse en effet les panneaux décoratifs commandés un an plus tôt à Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) au profit de peintures dues au pinceau de Joseph-Marie Vien (1716-1809). Préférant le caractère léché et idéalisé de la beauté féminine de Vien aux suavités licencieuses de Fragonard, en vogue quelques années plus tôt, la maîtresse royale signe son adhésion à la nouvelle mode du xviiie siècle, celle de l’art néoclassique. Soit un changement de goût radical qui désigne, par son nom, un énième mouvement de balancier vers l’Antiquité. 

« Le seul moyen que nous ayons d’être grands est d’imiter les anciens » 
Les contempteurs du goût rocaille, dénoncé alors comme décadent, ont donc obtenu gain de cause. En France, Oppenord, Meissonier et Lajoüe, maîtres de cet art décoratif, seront désormais voués aux gémonies, tout comme les peintures de François Boucher (1703-1770), peintre favori de madame de Pompadour. La sentence le concernant est sans appel : le sens de la grandeur lui fait défaut ! Depuis plusieurs années, un mouvement de réforme du goût est en effet en marche.

Alors que l’Europe est en train de se convertir à la culture archéologique, plusieurs observateurs et critiques déplorent que le Grand Goût de l’époque de Louis XIV ait été corrompu par la frivolité et le luxe. Au risque de nuire à l’image de Louis XV. Parmi eux, le comte de Caylus (1692-1765), auteur d’un recueil d’antiquités (1752-1767) en sept volumes, s’emploie à inciter les artistes à renouer avec le Grand Style, soutenant un programme artistique – qui entend notamment réhabiliter la peinture d’histoire – qui est aussi éminemment politique. 

Diderot, impitoyable critique des Salons, Cochin, le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture et de sculpture, ou encore le critique La Font de Saint-Yenne partagent cette même ambition. Or le contexte archéologique de l’Italie – où le royaume de France bénéficie d’une académie formant ses artistes – sera favorable à cette nouvelle renaissance. En 1738, le sol d’Herculanum est de nouveau fouillé. Plus tard, c’est au tour de Pompéi de devenir le terrain de jeu des archéologues avant que ne soient redécouverts, dans le sud de la péninsule, les temples de Grande Grèce de Paestum, avec leur ordre dorique « primitif ». Étudiés, publiés, ces vestiges et leurs décors donnent lieu à une profusion d’interprétations et font le tour de l’Europe par la gravure, mais aussi grâce à la présence, en Italie, de nombreux amateurs, aristocrates européens de passage dans le cadre de leur « Grand Tour ».

Ces derniers n’hésitent pas à rapporter dans leurs bagages vrais antiques, faux, copies ou moulages... faisant de l’Italie une plaque tournante des milieux antiquaires. En décembre 1749, le futur marquis de Marigny, qui obtiendra plus tard la charge officielle de directeur des Bâtiments du roi, séjourne en Italie en compagnie de Cochin et de Soufflot. Les jeunes gens y étudient notamment les temples doriques de Paestum.

Dans ce milieu érudit, l’Allemand Winckelmann (1717-1768) va alors rapidement faire autorité. En 1755, ce dernier avait écrit, à Dresde, ses réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture. Cette fois-ci installé à Rome, où il est devenu préfet des antiques, il publie en 1764 une Histoire de l’art dans l’Antiquité qui va devenir le livre de chevet de toute une génération d’artistes. « Le seul moyen que nous ayons d’être grands [...] est d’imiter les Anciens », proclame Winckelmann.

Rome devient alors le centre névralgique de cette doctrine qui place au cœur de la démarche artistique l’imitation de l’art antique. De la Suède à l’Angleterre, de la France à l’Espagne, le « goût à la grecque », mais aussi le style pompéien se répandent telle une nouvelle mode, « feu d’artifice d’une Europe des Lumières réunie pour la dernière fois dans la même République des arts et des lettres, autour de sa fontaine commune : l’antique », comme l’écrit l’académicien Marc Fumaroli, l’un des commissaires de cette exposition. 

Clore le cycle des renaissances
 
Pour autant, ce nouvel académisme ne reste qu’une des facettes de l’art du xviiie siècle où quelques personnalités singulières continuent à émerger. S’il n’est pas uniforme, le mouvement va pourtant se radicaliser dès lors que les intellectuels, dans le contexte des Lumières, veulent rendre les arts utiles à la société.

« Comment ce mouvement a-t-il débouché en Italie sur des artistes apolitiques, comme Canova, et en France sur un homme comme David qui est devenu un fanatique jacobin et terroriste ? », s’interroge ainsi Marc Fumaroli. « Le néoclassicisme du xviiie siècle n’est pas une renaissance de plus. Il clôt le cycle des renaissances, poursuit l’académicien. Au fond, ce retour à l’antique a été le dernier effort de l’Europe classique pour ne pas voir l’arrivée de la modernité.

Repère

Années 1730 De retour d’Italie, les aristocrates britanniques se font représenter en buste, comme les Anciens.

1732 Le sculpteur Bouchardon est appelé à la cour de France pour promouvoir le renouveau de l’art, alliant goût pour l’antique et naturalisme.

1738 Nouvelles fouilles à Herculanum.

1757 Le Testament d’Eudamidas de Poussin devient un modèle d’interprétation morale de l’Antiquité.

1764 L’Histoire de l’art de l’Antiquité de Winckelmann préconise d’imiter l’antique.

1766 Hubert Robert est reçu à l’Académie pour un tableau de ruines antiques mêlant réalité et rêve.

1772 Pour son pavillon de Louveciennes, la favorite du roi de France, madame du Barry, préfère l’art néoclassique de Joseph-Marie Vien à l’art rocaille et voluptueux de Fragonard.

1780 David rentre de Rome.

1782 Le sujet non indentifiable et l’onirisme du Cauchemar de Füssli se distingue du « goût à la grecque ».

1787 Georges Jacob crée des sièges de « style étrusque » pour le Petit Trianon de Marie-Antoinette.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°631 du 1 janvier 2011, avec le titre suivant : Néoclassicisme : Régression ou retour vers l’Antique ?

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