Modigliani loin des mythes

Avant le catalogue raisonné, Lugano propse une relecture de l’œuvre

Le Journal des Arts

Le 2 avril 1999 - 683 mots

Après l’exposition Munch qui a attiré près de 130 000 visiteurs, le Musée d’art moderne de Lugano présente ce printemps un ensemble exceptionnel de travaux d’Amedeo Modigliani.

LUGANO - Loin de vouloir exploiter le côté maudit de Modigliani, Rudy Chiappini, directeur du musée de Lugano, a conçu cette rétrospective avec Marc Restellini, le spécialiste qui prépare pour l’Institut Wildenstein à Paris le catalogue raisonné  dont la sortie est prévue en 2002. L’œuvre de Modigliani est en effet un terrain miné, puisque de nombreux faux circulent. Après sa mort en 1920, à l’âge de 36 ans, sa notoriété a subitement grandi. Nombre de toiles restées inachevées ont été terminées tantôt par ses compagnons de misère et de beuveries, tantôt par des marchands peu scrupuleux. À la Villa Malpensata ne sont exposées que les œuvres dont l’authenticité est attestée par les toutes dernières recherches. Les toiles réunies viennent du Japon, d’Europe et des États-Unis. Quelques œuvres de collections historiques maintenant dispersées ont été retrouvées en Australie et en Nouvelle-Zélande. Deux sculptures figurent même dans l’exposition, alors qu’elles sont toujours prêtées avec réticence en raison de leur fragilité – elles sont réalisées dans un calcaire très friable –, accompagnées de nombreux dessins contemporains de Têtes et de Cariatides.

Lugano propose  à la fois une relecture complète de la brève carrière de Modigliani, des premières années du XXe siècle – il arrive à Paris en 1906 – à sa mort, et un aperçu de cet univers flamboyant d’intelligence qu’il partageait avec ses amis. Il a réalisé les portraits de Picasso, Chaïm Soutine, Moïse Kisling, Henri Laurens, de ses marchands et mécènes Paul Alexandre, Paul Guillaume et Léopold Zborowski, ou des femmes de sa vie, de Béatrice Hastings à Jeanne Hébuterne, la toute jeune compagne de ses dernières années qui s’est suicidée le lendemain de sa mort. Modigliani a également peint d’émouvants portraits d’enfants en 1919, dans le Midi, où il a exécuté de très rares paysages (deux des quatre qu’il a réalisés sont exposés ici), ainsi que plusieurs nus. Le choix de ses dessins, notamment son Portrait d’André Derain, a fait l’objet d’un soin tout particulier. Marc Restellini a répondu à nos questions.

Marc Restellini, il y a longtemps que l’œuvre de Modigliani est confrontée à des problèmes de faux. Quels sont vos critères pour le catalogue raisonné que vous préparez ?
C’est vrai, les faux sont nombreux, et beaucoup ont été exécutés juste après la mort de l’artiste. Je cherche à faire un travail scientifique. La Fondation Wildenstein a acquis des appareils d’analyse avec lesquels elle étudie les œuvres du catalogue. Grâce à une toile dont la signature est historiquement prouvée, nous savons aujourd’hui exactement comment travaillait Modigliani. Nous pouvons nous servir de ces renseignements pour examiner les autres œuvres. Toutes les peintures et tous les dessins du catalogue doivent donc passer cet examen.

Outre des chefs-d’œuvre réputés, vous présentez dans l’exposition des tableaux que l’on a peu vus. Desquels êtes-vous le plus fier ?
Je trouve qu’il est essentiel de montrer des œuvres peu connues. Parmi celles-ci, je dois dire que nous avons à Lugano d’authentiques chefs-d’œuvre, comme le portrait de Dutilleul appartenant à une collection privée européenne, le superbe Nu de l’Academy of Arts d’Honolulu, jamais vu en Europe, tout comme le portrait de Jeanne Hébuterne qui vient de Nouvelle-Zélande et le Portrait prêté par le Musée de Buenos Aires. Le portrait de Cocteau, de Princeton, est exposé en Suisse pour la première fois. Je suis également fier des splendides Cariatides.

Avez-vous exclu des œuvres célèbres car vous n’étiez pas sûr de leur authenticité ?
Je ne souhaite susciter aucune polémique. Il y a des œuvres qui n’ont pas été inclues car elles doivent être examinées plus tard. Mais ce qui me tient à cœur, c’est de montrer la grandeur de Modigliani dans son évolution, au-delà de l’aspect anecdotique que constitue dans le fond la question des faux. Ce problème écarté, il faut contempler l’œuvre, incontestablement celle d’un génie.

AMEDEO MODIGLIANI

Jusqu’au 27 juin, Musée d’art moderne, Villa Malpensata, 5 Riva Caccia, Lugano, tél. 41 91 994 43 70, tlj sauf lundi 10h-12h et 14h-18h, jours fériés 10h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°80 du 2 avril 1999, avec le titre suivant : Modigliani loin des mythes

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