Musée

De l’antiquité à nos jours

Miroir panoramique

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 26 juillet 2019 - 652 mots

ZURICH / SUISSE

Le Musée Rietberg à Zurich raconte l’histoire culturelle du miroir dans différentes civilisations, accordant également une large place à ses dimensions métaphoriques.

Florence Henri, Autoportrait, 1928, tirage sur papier gélatino-argentique, 39,3 x 25,5 cm, Musée Sprengel, Hanovre © Galleria Martini & Ronchetti.
Florence Henri, Autoportrait, 1928, tirage sur papier gélatino-argentique, 39,3 x 25,5 cm, Musée Sprengel, Hanovre
© Galleria Martini & Ronchetti.

Zurich. Un tour du monde en quatre-vingts miroirs. Quatre-vingts ? Ce sont plutôt quelques centaines de miroirs qui sont accrochés sur deux étages dans ce beau lieu, peu connu du public français, le Musée Rietberg à Zurich. Ajoutons qu’il s’agit avant tout d’un musée anthropologique, comme en témoigne la formidable collection de masques qu’il abrite. Précision importante, car elle explique le caractère particulier de cette exposition qui tente d’analyser le rôle du miroir non seulement en tant qu’outil essentiel pour la pratique artistique, mais également en tant qu’objet de connaissance des différentes cultures qui en font l’usage. Pour cette raison, le parcours traite le sujet dans le champ de la représentation, puis, dans une partie intitulée « Miroirs du monde », il s’attache à son histoire dans les anciennes civilisations.

Est-ce une bonne idée ? En apparence, oui, car ce choix, extrêmement riche, a le mérite de ne pas s’arrêter aux célèbres miroirs en verre vénitiens mais de visiter d’autres périodes – l’Antiquité étrusque, grecque et romaine – ou de s’aventurer dans des contrées plus « exotiques », en Égypte, Turquie, Iran, Chine ou Inde. L’ambition est vaste, avec des commissaires qui présentent l’exposition comme : « une exploration complète de l’histoire culturelle du miroir du monde entier […] qui met en lumière la vie mouvementée du miroir : son évolution artisanale et technologique, sa portée culturelle et sociale ».

Le résultat, toutefois, peut apparaître un peu déroutant, car à vouloir trop montrer dans un espace pas très grand, le visiteur est confronté à un trop-plein. D’autant plus que, outre la peinture, la sculpture et la photographie, le musée propose une section consacrée au cinéma avec, parmi plusieurs séquences de films, celle finale et emblématique de La Dame de Shanghaï (1947) d’Orson Welles.

Le mythe de Narcisse

Il n’en reste pas moins que le thème de la première partie est très stimulant pour l’esprit. Évitant le côté « catalogue », l’exposition soulève les problèmes de l’« auto-reconnaissance », du rôle métaphorique du miroir dans la peinture ou de la place qu’il tient dans les différentes allégories. Équivalent de l’œil du peintre, le miroir voit et renvoie, rend visible une seconde fois. Son histoire est avant tout celle du dialogue entre l’homme et son double, celle d’une volonté de réconcilier l’homme avec son reflet, celle du désir d’abolir la distance qui les sépare.

C’est avec le mythe de Narcisse que s’exemplifie le mieux le danger du regard qui, par un effet boomerang, ne renvoie qu’à lui-même (Narcisse, John Gibson, 1838). Le récit, qui raconte les noces mythiques de l’éphèbe grec et du miroir aquatique, est aussi considéré comme une métaphore matrice des origines de la peinture. Pendant longtemps le miroir, pour ses capacités « spontanées » à reproduire l’univers, à le traduire en une expérience visuelle, ne quitte pas les ateliers des créateurs. Ainsi, Léonard de Vinci conseille aux artistes d’user du miroir pour contrôler l’exactitude de leur pratique picturale. Ailleurs, avec les momento mori de Konrad Witz puis deGoya, cet objet devient spectre. Bien plus tard, on trouve de nombreux autoportraits chez les femmes pionnières de la photographie, qui, selon les organisateurs, ont pratiqué assidûment ce sujet (Autoportrait dans l’atelier à Bauhaus, 1928/1829, Marianne Brandt ; Autoportrait, 1954, Sabine Weiss). Vanités modernes ? Peut-être. Mais, toute critique de la vanité féminine, cette forme de délectation voyeuriste qui voyait l’artiste homme placer un miroir dans les mains d’une femme, ne doit-elle pas garder en mémoire le reflet miroitant de Narcisse ?

Miroirs, autoportraits, reflets…, partout le problème de l’identité se pose quand l’image spéculaire devient spéculation. Entouré par ces représentations, le spectateur ressent le besoin de vérifier la sienne, de scruter son visage dans une quelconque surface réfléchissante. Un geste non dénué de risque si l’on en croit Cocteau pour qui « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image ».

Miroirs. Reflets de l’être humain,
jusqu’au 22 septembre, Musée Rietberg, Gablerstrasse 15, Zurich, Suisse.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Miroir panoramique

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