Vendredi 22 novembre 2019

Culture populaire

Mémoires dessinées

Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007 - 674 mots

Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à Paris, vient rappeler l’influence des auteurs juifs dans la constitution de la mythologie des super-héros.

PARIS - Qui connaît Jack Kirby, Bob Kane, Joe Simon, Stan Lee ou Jerry Siegel ? Ces noms souvent ignorés du grand public sont pourtant ceux des créateurs des mythiques super-héros qui ont fait la gloire des comics books américains à partir de la fin des années 1930 : Batman, Superman, Spiderman, Captain America et autres Hulk. Si l’identité de ces dessinateurs est restée dans l’ombre de leurs célèbres créatures, on ignore aussi généralement qu’ils étaient tous juifs.
Leurs dessins, planches originales et imprimées, sont actuellement exposés au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à Paris, qui met en lumière l’apport des auteurs juifs ou d’origine juive à la bande dessinée au XXe siècle. Intitulé « De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives », le projet est né du constat du rôle majeur de nombreux auteurs juifs dans la production d’un art populaire dont la valeur culturelle est peu considérée. Mais il prend aussi acte de la part croissante du phénomène de réinterprétation du passé et de construction mémorielle dans les bandes dessinées contemporaines. Le parcours chronologique explore le médium, de ses formes les plus rudimentaires – les comics strips en trois cases publiées en yiddish aux États-Unis autour de 1900 dans la presse destinée aux nouveaux migrants –, aux ambitieux romans graphiques tels que le Maus d’Art Spiegelman, publié en 1986.
Un des chapitres marquants de la démonstration est consacré à un phénomène culturel connu. L’émergence de super-héros comme Batman ou Superman dans les comics américains des années 1930 y est décrite comme l’expression des inquiétudes de leurs créateurs face à la montée des fascismes en Europe. Le lointain ancêtre des super-héros serait ainsi le Golem, la créature de glaise de la tradition juive du XVIe siècle, modelée par un rabbin pour défendre les habitants du ghetto de Prague. En dévoilant l’épaisseur insoupçonnée d’un genre apparaissant comme l’émanation pure d’une pop culture sur laquelle plane l’ombre de la superficialité, le propos fait mouche. Il définit une tradition d’introspection du récit dessiné juif, dans laquelle s’inscrivent les formes les plus récentes du roman graphique. Will Eisner, l’inventeur du terme de « roman graphique », constitue d’ailleurs l’une des figures centrales de l’exposition. Dans son sillage, les auteurs juifs, exploitant pleinement la dimension spéculative du récit dessiné, transforment profondément une discipline qu’ils n’ont pas inventée.
Outre la richesse du propos historiographique, l’exposition est aussi l’occasion de voir du dessin. Parfois trop peu comme dans la section consacrée à Art Spiegelman dont l’œuvre maîtresse, Maus, est illustrée par une seule œuvre originale – petite mais néanmoins saisissante. Représentant une des souris en habit de prisonnier caractéristique de ce récit dans lequel les juifs sont les souris et les nazis les chats, elle exploite une technique de dessin à l’encre dont le résultat évoque la gravure sur bois. Plus loin, les dessins d’Hugo Pratt témoignent de la poésie qui émane des albums de Corto Maltese. Celle-ci semble ici provenir de la coexistence dans une même image de personnages définis par un trait acéré et d’arrière-plans aquarellés introduisant une notion d’évanescence.
Le parcours s’achève sur la jeune génération, qui illustre par le biais du roman graphique de nouveaux registres de la culture juive et aborde de front le thème de la mémoire. Ainsi des dessins d’une grande sensibilité de Bernice Eisentein, empreints d’une bizarrerie poétique, feuilles qui racontent son enfance de fille de déportés. Ou encore du prolifique Joann Sfar, qui réintègre l’histoire juive dans la culture française et permet au lecteur de comprendre les bouleversements que la modernité a suscités dans les mentalités en Afrique du Nord et en Europe orientale durant la première moitié du XXe siècle.

DE SUPERMAN AU CHAT DU RABBIN

Jusqu’au 27 janvier 2008, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris, tél. 01 53 01 86 48, tlj sauf samedi 11h-18h, dimanche 10h-18h. L’exposition sera présentée au Joods Historich Museum à Amsterdam (7 mars-8 juin 2008). Catalogue, 54 p., 19 euros.

DE SUPERMAN AU CHAT DU RABBIN

- Commissaires : Anne Hélène Hoog, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris ; Hetty Berg, Joods Historisch Museum, Amsterdam - Scénographie : Mitia Claisse et Marianne Klapisch - Nombre d’œuvres : 230

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Mémoires dessinées

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