Estampes

Matisse entre les lignes

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 786 mots

Avec l’œuvre gravé de Matisse, apparaît une vision complète et jouissive de toutes les techniques de l’estampe pratiquées par le maître.

LE CATEAU-CAMBRÉSIS - Matisse a décliné différents types d’estampes durant toute sa vie. On savait que le peintre accordait une importance déterminante à l’expression graphique. C’est ainsi que ses dessins, qui se comptent par milliers, rivalisent avec sa peinture. Les gravures et autres lithographies, en revanche, restaient plutôt la partie méconnue de cette production foisonnante. Pourtant, l’artiste déclare : « Certaines de mes gravures, je les ai faites après des centaines de dessins. »
Les quelque deux cents œuvres exposées au Musée du Cateau-Cambrésis dans « Matisse et la gravure » constituent une formidable démonstration de l’expérimentation menée par l’artiste sur la variété des techniques de reproduction, réunies sous le terme d’estampe. D’emblée, il faut saluer l’effort pédagogique qui permet au public de prendre ses repères face aux divers procédés employés pour obtenir une image par l’impression d’une matrice sur un support, le plus souvent le papier, qui recueille l’encre. Sans entrer dans les détails, on distingue entre le procédé en creux, dit de la « taille-douce » (pointe sèche, eau-forte, aquatinte), en relief, dit de la « taille d’épargne » (xylographie, linogravure) ou encore à plat (lithographie, monotype, sérigraphie). Le choix n’était pas facile, car non seulement le catalogue raisonné fait état de 829 estampes mais encore – privilège exceptionnel – la famille a laissé au commissaire, Patrice Deparpe, l’accès aux matrices à partir desquelles les images furent réalisées.

D’où, le sentiment émouvant de partager le processus créateur avec l’artiste, car souvent la matrice et l’image obtenue sont accrochées côte à côte.

Un savoir-faire exigeant
Cette sensation prend une ampleur exceptionnelle dès l’entrée, où sont présentés les quatre états successifs de la première gravure de Matisse (Matisse gravant, 1903). Se montrant de face, le peintre est entièrement concentré sur l’exécution de cette opération minutieuse. Une attitude qui vise à démontrer la difficulté d’un processus lent et complexe ou un démenti du légendaire caractère spontané attribué au trait matissien ? Quoi qu’il en soit, avec ces quatre versions proches de cette mise en abyme, Matisse donne déjà un aperçu d’une pratique qu’il va exploiter aussi bien avec la peinture qu’avec la sculpture, tant dans les thèmes que les variations, et dont la fameuse série de « Dos » reste l’exemple le plus spectaculaire.

Durant toute sa carrière, Matisse fera ainsi des allers-retours entre les diverses disciplines ; le même sujet sera peint, dessiné ou gravé, comme s’il s’agissait de déplacements de compétences. La relation de l’artiste à la gravure est particulière, d’ailleurs Delacroix, en son temps, définissait dans son Journal : « La gravure est une véritable traduction, c’est-à-dire l’art de transporter une idée d’un l’art à l’autre » mais, ajoute-t-il, « la langue du graveur ne consiste pas seulement à imiter les effets de la peinture, qui est comme une autre langue ; il a sa langue. »  Un dernier détail amusant ici : sur chaque image on découvre un petit portrait de Rembrandt, à peine visible, un hommage de Matisse au maître incontesté de la gravure.

Ailleurs, et quelques années plus tard (1906), les rares gravures sur bois, présentent des figures lourdes assises de profil, aux contours épais, parfois anguleux (Le Grand Bois, Petit bois clair). L’aspect « primitif » qui caractérise ces personnages, le support inhabituel, permettent un rapprochement entre les esthétiques fauves et expressionnistes à leurs débuts. C’est avec ces deux œuvres que l’on remarque le mieux que l’image définitive est inversée, renversement qui caractérise la pratique de l’estampe en général.

Les courbes déclinées de la figure
Très rapidement toutefois, le peintre retrouve les contours souples et serpentins, les courbes arabesques qui suivent et caressent les formes du modèle, presque exclusivement féminin. Ainsi la ligne semble vivante, animée d’un désir, d’un mouvement volontaire, comme organique. L’ordonnance des surfaces, la maîtrise parfaite de l’arabesque, l’idée que « le sujet d’un tableau et le fond de ce tableau ont la même valeur, ou, pour le dire plus clairement, aucun point n’est plus important qu’un autre », tous ces principes que Matisse suivra se développent déjà avec la gravure. Épurés, dénués de tout détail anecdotique, débarrassés d’effets de parasitage, ces corps, ces visages sont réalisés avec une économie de moyens extrêmes. Des visages plus que des portraits, car le peintre ne cherche pas à introduire des détails pour garantir une imitation fidèle. Ainsi le splendide Visage au regard absent, comme d’autres, sont réalisés avec un minimum de signes plastiques, stylisés à l’excès, qui suggèrent plus qu’ils ne montrent. Autrement dit, des gravures qui restent imprimées, non seulement sur leur support, mais également dans notre imagination.

Matisse et la gravure

Commissaire : Patrice Deparpe
Nombre d’œuvres : 200

Matisse et la gravure. L’autre instrument

Jusqu’au 6 mars, Musée Matisse, Palais Fénelon, 59360 Le Cateau-Cambrésis, tél 03 27 84 64 50, museematisse.lenord.fr, tlj sauf mardi de 10h-18h, entrée 5 €. Catalogue « Matisse et la gravure, l’autre instrument », éd Silvana, 256 p., 35 €.

Légende photo
Henri Matisse, Petit Bois noir, 1906, gravure sur bois sur vélin Van Gelder, 46 x 28.5 cm, édition 49/50, collection particulière. © Photo : Archives Henri Matisse.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : Matisse entre les lignes

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