Dimanche 22 septembre 2019

XIXE siècle

Mathilde, une princesse pour les arts

Par Francine Guillou · Le Journal des Arts

Le 5 septembre 2019 - 638 mots

La nièce de Napoléon Bonaparte régenta pendant très longtemps le monde de l’art et de la littérature.

Ajaccio. Née fille d’un roi en exil, élevée à l’ombre de palais italiens décatis, baignant dans la nostalgie d’une grandeur disparue avant même sa naissance, éprouvée par un mariage malheureux, la princesse Mathilde Bonaparte (1820-1904), fille de Jérôme, plus jeune frère de Napoléon, s’est pourtant construit une vie libre et luxueuse, centrée sur les arts, à l’ombre des écrivains et des peintres qu’elle réunissait dans ses salons parisiens.

C’est pour raconter cette trajectoire unique que Philippe Costamagna, directeur du Palais Fesch à Ajaccio, a réuni un trio de commissaires : l’universitaire académicien Adrien Goetz, le conservateur du Musée d’Orsay Paul Perrin, et la journaliste Carole Blumenfeld. Accompagnés par un aréopage de spécialistes, les commissaires ont épluché ses correspondances, retrouvé ses mémoires dans les archives d’une fondation italienne (1), et esquissé à travers ses collections la psyché d’une princesse originale à plus d’un titre.

Un goût pour les peintres académiques

La princesse impériale, rattachée par sa mère aux plus grandes monarchies européennes, commence sa vie mondaine à Paris en 1846. Elle vient de se séparer de son richissime époux russe, violent et volage, et grâce à ses liens familiaux avec le tsar, elle obtient de garder ses bijoux et une rente de 200 000 francs par an. Mathilde, libre et riche, peut maintenant vivre à sa guise son goût pour l’art. Auprès de son cousin et ancien fiancé Napoléon III, elle se construit un statut de « première dame », éminence grise des arts et des lettres.

Au fil du parcours, celle qui fut surnommée par Sainte-Beuve « Notre-Dame des Arts » se révèle bien plus un « miroir du génie français », comme la décrit l’écrivain Jean des Cars.

« La Révolution française ! Mais sans elle, je vendrais des oranges dans les rues d’Ajaccio ! » : ce bon mot, qui laisse deviner selon Marcel Proust la « fière humilité et la franchise, la verdeur presque populaire » de Mathilde, fait écho aux témoignages des frères Goncourt et de Sainte-Beuve, des intimes de la princesse. Les écrivains accueillis dans son cercle ont dressé un portrait souvent flatteur, parfois cruel de la nièce de Napoléon. À sa table, elle reçoit Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Dumas fils, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant, Anatole France ou Edmond Rostand. Elle favorise les carrières, appuyant les demandes d’honneurs et de postes. Alfred Émilien de Nieuwerkerke, son amant durant quinze ans, devient directeur des musées nationaux puis impériaux, surintendant des Beaux-Arts et sénateur. Ensemble, ils dominent la vie artistique du Second Empire.

Car Mathilde ne tient pas qu’un salon littéraire. Le monde de l’art se réunit chez elle : conservateurs, critiques d’art, artistes et simples amateurs échangent leurs points de vue. « La princesse, dans la confusion et le tremblement de Nieuwerkerke qui se signe, traite, devant les artistes qui sont là, Delacroix de saligaud, et l’art grec d’embêtant et va jusqu’à préférer tout haut, violemment, un vase japonais à un vase étrusque », relatent les Goncourt. Amie intime des peintres Ernest Hébert et des frères Charles et Eugène Giraud, sa collection d’œuvres contemporaines se fonde avant tout sur ses affinités électives, dédaignant ainsi Delacroix, réprouvant Manet, Monet, Courbet. Plus tard, elle restera sourde aux impressionnistes. Conseillée par les conservateurs des musées impériaux, son goût la porte vers les peintres soutenus par l’Académie : Amaury-Duval, Gérôme, Bonnat, Cabanel ou Boulanger.

Leurs tableaux peuplent les cimaises du musée corse dans une scénographie en forme de period rooms. Manquent à l’appel les plus beaux tableaux anciens de la princesse : Tiepolo, de Crayer, Pontormo, Pourbus, aujourd’hui dispersés à travers le monde. Vers la fin de sa vie, Mathilde se sépare de sa collection d’art et de ses bijoux à travers des dons et des ventes successives.

(1) Mathilde Bonaparte, Mémoires inédits, coll. « Les Cahiers rouges », éd. Grasset, 2019, 8,50 €.

Un soir chez la princesse Mathilde. Une Bonaparte et les arts,
jusqu’au 30 septembre, Palais Fesch, Musée des beaux-arts, 50-52, rue Cardinal-Fesch, 20000 Ajaccio.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°528 du 6 septembre 2019, avec le titre suivant : Mathilde, une princesse pour les arts

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