Jeudi 12 décembre 2019

Art contemporain

Massinissa Selmani - Énigme et histoire

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 12 février 2018 - 1891 mots

Figure montante de l’art contemporain, le dessinateur, invité à exposer ce mois-ci au Palais de Tokyo, nourrit une œuvre étrange et engagée.

À quelques encablures des bords de la Loire, dans l’un des quartiers de la périphérie de Tours, voilà bientôt trois ans que Massinissa Selmani a installé son atelier dans les locaux de ce qui devait être un commerce de proximité. Par chance, pourrait-on dire, le projet n’a pas pris et l’artiste a pu en bénéficier. Une véritable aubaine. Il y dispose là d’un atelier de plain-pied, facilement accessible par le bus depuis le centre-ville où il habite, d’une bonne centaine de mètres carrés.

Originaire d’Alger, né en 1980, Selmani s’est retrouvé en France quand, après avoir fait des études d’informatique dans son pays pour répondre aux instances paternelles, il a envoyé sa candidature à l’École des beaux-arts de Tours. Un choix totalement hasardeux qu’il a fait, encouragé par un copain à regarder sur Internet pour s’inscrire dans une école d’art en Europe. « Maintenant, tu laisses le destin travailler », lui avait dit ce dernier. Le destin, l’artiste compose volontiers avec, et il lui est plutôt favorable. Son dossier sélectionné, il a été convoqué pour un entretien, mais les délais nécessaires à l’obtention d’un visa étaient trop courts et il n’a pas pu s’y présenter. Qu’à cela ne tienne, l’administration, compréhensive, a retenu sa candidature au simple vu de son dossier et il a débarqué dans la capitale de la Touraine en 2005. « Les premiers mois, j’étais complètement perdu, je ne connaissais personne et je ne connaissais rien à l’art contemporain », raconte-t-il les yeux rieurs.

Un réflexif qui s’informe
On serait enclin à penser qu’il a eu de la chance si l’artiste ne le devait d’abord et avant tout à son talent de dessinateur. Remarquée dès l’école des beaux-arts par Dominique Truco, qui l’invite à la Biennale de Melle en 2011, la démarche de Selmani n’a pas tardé à rendre curieux nombre d’acteurs du monde de l’art, et non des moindres, qui ont repéré chez lui une façon inédite d’aborder la question du dessin. Ainsi, lorsque Catherine David, la directrice adjointe du Musée national d’art moderne, le repère alors qu’il faisait une exposition près de Beaubourg dans une galerie aujourd’hui disparue, elle achète d’emblée un ensemble de six grands dessins pour les collections muséales. Du talent, Massinissa Selmani en a à revendre. Une simple visite à son atelier suffit à le mesurer.

Composé de deux grandes pièces toujours très encombrées, il y règne une atmosphère laborieuse. Plutôt façon studio d’architecte dans la première, occupée qu’elle est en son centre par des tables de travail sur lesquelles traînent toutes sortes de projets, dans un coin par un ordinateur branché en permanence, ici par des étagères chargées de dossiers et de matériels, là par un meuble de rangement aux larges tiroirs horizontaux. Quant à la seconde pièce, elle présente davantage l’aspect convenu d’un atelier. Sur l’un des murs, Selmani a accroché tout un lot de coupures de presse, de photos et d’images imprimées récupérées ici et là qui lui servent possiblement de modèles, sinon qui stimulent son imaginaire.

Ailleurs, il a punaisé toutes sortes de travaux en cours : des dessins plus ou moins achevés ou de simples petits fragments, certains superposés ou recouverts de calque, les autres affublés de Post-it ; il y a aussi de grandes feuilles blanches sur lesquelles l’artiste teste différentes compositions. Ailleurs encore, sur une table dressée sur tréteaux, Selmani travaille à la maquette d’une installation : un dessin scotché sur une plaque de verre, sa projection en double décalé par-derrière, un miroir qui en renvoie l’image, des petites pièces en bois dont l’ombre fictive est dessinée sur un papier au crayon, etc. Tout est encore en réflexion.

« Je passe presque autant de temps à faire qu’à regarder ce que je fais », dit-il en toute sérénité. De fait, « Massi », comme l’appellent ses amis, n’est pas un homme pressé. C’est un réflexif qui s’informe, qui discute, qui tergiverse, bref, qui aime prendre son temps. Et pourtant, Massinissa Selmani n’arrête pas. Avec son mètre quasi quatre-vingt-dix, ses cheveux ras, son front dégarni, ses lunettes finement cerclées et cette voix douce un brin hésitante, il s’étonne lui-même de tout ce qui lui arrive. Il faut dire qu’il n’a guère eu de répit ces trois dernières années. En 2014, il est invité à la Biennale de Dakar. L’année suivante, il entre à la Galerie Selma Feriani, à Tunis et à Londres, fait une exposition au CCC de Tours et, cerise sur le gâteau, est invité à la 56e Biennale de Venise où il décroche une mention spéciale ! À l’automne, il participe à la Biennale de Lyon, intervenant aussi dans le cadre de l’opération Veduta à la rencontre des habitants, témoignant d’une telle affabilité qu’on l’invite à réitérer deux ans plus tard.

En 2016, le voilà lauréat du prix Art [ ] Collector, puis, au printemps 2017, on le retrouve à la Biennale de Sharjah, il remporte en 2016 le prix SAM Art Projects avec exposition à la clé au Palais de Tokyo ce mois-ci et entame une collaboration, à Paris, avec la jeune Galerie Anne-Sarah Bénichou. Il y en a plus d’un à qui tout cela aurait tourné la tête, mais non, Massinissa Selmani l’a bien sur les épaules. Qu’il intervienne en galerie, dans un centre d’art, une biennale ou une grande institution, il s’y investit pareillement et fait montre du même enthousiasme.

Adepte des postures dadaïstes et surréalistes
À l’œuvre, Massinissa Selmani est quelqu’un d’extrêmement soucieux qui opère plus par soustraction que par addition : « Je suis obsédé par l’idée de faire de l’art avec le minimum de moyens », confiait-il récemment à une journaliste. De fait, la plupart de ses œuvres en appellent à une économie que caractérise finalement une aventure de création fondée sur les rudiments de la chose dessinée. Requis par l’humain, le sociétal et les médias, l’art de Massinissa Selmani interroge le dessin à l’appui de toutes sortes de matérialités, de mises en forme et de protocoles qui participent à l’élaboration d’une œuvre cultivant le bizarre, l’étrange et l’incongru aux fins de mettre à vue le caractère d’absurdité du monde contemporain.

Quels que soient le sujet dont il se saisit et la manière dont il a décidé de le traiter, chacune de ses œuvres est tour à tour l’occasion d’en désamorcer la violence, d’en souligner la vanité, d’en exalter la fantaisie. Adepte de postures familières au dadaïsme, comme au surréalisme – il adore les photographies de Paul Nougé –, Massinissa Selmani se plaît à déjouer l’ordre convenu pour en établir un autre, innommable, imprévisible, voire inquiétant, mais qui n’en est pas moins étonnant. Découpage, collage, assemblage, montage et autres façons de composer avec les matériaux sont chez lui au service d’une production graphique qui passe du plan au volume, du statique à l’animé et de la transparence à l’opalescence.

Passé maître ès saynètes les plus improbables qui soient, Selmani l’est aussi en matière de détournement du sens. A-t-on besoin des ombres pour se souvenir ?, Relevés du dehors, Mémoires potentielles sont quelques-unes des séries ou installations qu’il a réalisées. L’un de ses dessins montre un personnage qui semble vouloir repousser du pied quelque chose ou quelqu’un dont il veut se débarrasser, tandis qu’un autre traverse le champ iconique traînant derrière lui, bras droit haut levé, un fil qui disparaît sur le flanc gauche de l’image sans que l’on sache à quoi il conduit. Quelque chose d’une énigme est à l’œuvre dans le travail de Selmani qui n’a plus rien à voir avec les canons en usage, mais qui procède d’une surprise, d’un émerveillement, et nous oblige à repenser la question de la norme.

Par ailleurs, très attentif à tous les événements qui secouent le monde, Selmani est à sa façon un artiste engagé. Comment pourrait-il en être autrement quand on a été élevé dans un pays en pleine révolution et qu’on a assisté à toutes sortes de situations plus ou moins dramatiques ? Comment pourrait-il en être autrement quand on a grandi dans un pays en pleine évolution et que, si on l’a quitté – provisoirement ? –, on est resté fermement attaché à ses racines ? Si la France est son pays d’adoption, l’Algérie est sa nation, le pays dont il est natif, et il entend bien pouvoir contribuer à son redressement, notamment intellectuel et culturel. C’est ainsi qu’à Venise, l’artiste avait tenu à présenter une installation qu’il avait réalisée auparavant, intitulée Diar Echems (Maisons du soleil), en référence directe aux émeutes qui ont eu lieu à Alger en 2009, opposant aux forces de l’ordre une population ayant installé des baraques de fortune sur un terrain de football pour signifier le manque d’espace dont elle souffrait. Des enjeux de ce type, son œuvre en est emplie, tant l’artiste opère le plus souvent au second degré. Non sans un certain humour, ou crissement de dents.

Sur les traces de la militante Louise Michel
Curieux de tout ce qui constitue l’histoire de son pays, l’artiste a découvert il y a deux ou trois ans le rôle important qu’a joué Louise Michel (1830-1905) à l’occasion de conférences qu’elle était venue donner à Alger après avoir rencontré des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie. Il s’est intéressé à pister cette figure légendaire des mouvements ouvrier et féministe, à retrouver les traces de ses activités pour mesurer l’impact de son engagement politique. « J’ai grandi pas loin de là où résidait Louise Michel, dit-il, la voix toute émue. Elle a fait une conférence à Tizi Ouzou, là où habitent mes parents et où j’ai aussi vécu. »

Louise Michel, dont il s’est proprement entiché, Massinissa Selmani a choisi d’en faire le prétexte de son exposition au Palais de Tokyo, sans en faire le sujet à proprement parler. Pour cela, l’artiste s’est toutefois appliqué à en suivre les traces partout où il le pouvait. Il a fouillé de fond en comble les archives de la Bibliothèque nationale à Alger, il est entré en contact avec toutes sortes de savantes personnes qui l’ont mis sur toutes sortes de pistes, il a consacré une partie de son budget de production pour aller jusqu’en Nouvelle-Calédonie, là où la révolutionnaire avait été envoyée en déportation. Pas question de traiter un tel sujet en se contentant d’approches livresques ou orales. Chaque fois qu’il s’empare d’une situation, il faut à Massinissa chercher à la vivre du dedans pour mieux en assimiler la charge, la densité et la valeur symbolique.

Intitulé « Ce qui coule n’a pas de fin », ce dernier opus est composé d’une installation centrale, d’un mur de formes dessinées et de très grands dessins aux allures de peintures d’histoire. Selon ses propres dires, ces trois parties « opèrent à la fois comme repères historiques et zone de tension fictionnelle autour de trois révoltes : la Commune de Paris en 1870, l’insurrection algérienne de 1871 et la révolte kanak de 1878 ». Où le dessin sert aussi les grandes causes.

parcours


1980 Naissance à Alger


2010 Diplômé de l’école supérieure des beaux-arts de Tours


2015 Présenté à la 56e Biennale de Venise, commissariat d’Okwui Enwezor, mention spéciale du jury


2016 Prix Art [ ] Collector et Prix Sam pour l’art contemporain


2018 Vit et travaille à Paris et Alger. Exposition « Ce qui coule n’a pas de fin » au Palais de Tokyo, jusqu’au 13 mai 2018. L’artiste est représenté par la Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris-3e.

informations

 « Ce qui coule n’a pas de fin », 
du 16 février au 13 mai 2018. Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. De midi à 23 h tous les jours, sauf le mardi.

Tarifs : 9 et 12 €. Commissaire : Yoann Gourmel. www.palaisdetokyo.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°709 du 1 février 2018, avec le titre suivant : Massinissa Selmani - Énigme et histoire

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