Samedi 23 février 2019

Martin Szekely designer

Le pouvoir de l’imperceptible

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1996 - 864 mots

Reconnu dès le début de sa carrière comme l’un des plus brillants designers de sa génération, Martin Szekely, français d’origine hongroise né en 1956, accède aujourd’hui à une notoriété internationale. Son œuvre protéiforme, tant par la nature de ses commandes que par la liberté de son vocabulaire, se présente comme une exploration sans parti pris mais néanmoins rigoureuse du domaine de l’objet domestique ou industriel, et ouvre à une définition renouvelée du métier de designer.

Martin Szekely pourrait être un personnage de Lewis Caroll : présent mais presque insaisissable à force de subtilité. Vous vous attendez à rencontrer un Citizen Kane à la tête d’une agence ployant sous les commandes les plus prestigieuses, il se fait un plaisir de vous prendre délicatement à contre-pied en se présentant sous les traits de la plus extrême simplicité. "Je n’ai pas d’agence, ou plutôt mon agence, disséminée chez tous mes clients, est trop grande pour être visible", explique-t-il, dans un sourire entr’aperçu, pour justifier de vous accueillir dans son appartement et non dans un lieu de travail. Martin Szekely est ainsi fait : derrière une présence discrète, un physique encore juvénile – il a tout juste quarante ans –, sa retenue, sans pour autant être exactement feinte, semble plutôt l’expression inversée d’une volonté colossale d’autodiscipline, dont l’autorité silencieuse vous invite, si vous n’y prenez garde, à vous soumettre à son emprise imperceptible. Derrière la modestie, Martin Szekely cache une parfaite maîtrise de soi et la détermination de celui qui sait tenir son destin en main. Condensé de concision et d’ouverture, de minimalisme et de culture, il sculpte sa personnalité comme il sculpte son œuvre. D’elle d’ailleurs, il refuse de parler... considérant qu’elle parle pour lui, ainsi que le relève son agent Didier Krzentowski, de l’agence Kréo : "Comment parler de Martin Szekely sans le trahir, lui qui n’accepte pour dire ce qu’il est que de montrer ce qu’il fait".

Cette volonté de disparaître derrière son œuvre est effectivement consubstantielle à son élaboration. Des grands maîtres italiens des années soixante et soixante-dix (Sottsass, Mendini...), Szekely a retenu l’ouverture à la multiplicité des langages (plutôt que la soumission au sien propre), et la variété des styles ou des produits auxquels le designer contemporain est confronté. Mais il a rejeté toute les généralisations esthético-politiques qui ont bien souvent enfermé la production de ces prestigieux ainés dans la caricature, comme chez Gaetano Pesce par exemple, de même qu’il a écarté la tentation de soumettre chaque projet à une esthétique immédiatement identifiable, comme Philippe Starck. Pour Szekely, la variété des langages est inscrite dans la multiplicité des situations (clients, produits, air du temps...) auxquelles il est confronté, mais aussi dans la culture contemporaine, définitivement mondiale et trans-historique, le rapprochant ainsi curieusement des préoccupations de l’architecte Jean Nouvel.

Pour les projets liés à l’industrie ou à la grande série, chaque situation génère son esthétique propre, généralement par réinterprétation de l’image conventionnelle la plus proche. Ainsi le projet du verre Perrier, créé en 1996 : partant du modèle de comptoir en verre blanc le plus simple, la proposition de Szekely est minimale. Un léger surdimensionnement donne à l’objet un poids et une contenance plus confortables, le profil conique assure une bonne prise en main et enfin, le célèbre logo, apposé sur le verre, inscrit clairement l’objet dans la stratégie marketing de la marque.

Concision et délicatesse
De même, la collection de petits bagages pour hommes conçue pour le maroquinier belge Delvaux, en 1992, ne consiste qu’en une variation modeste de l’image la plus convenue du bagage à main. Outre une finition irréprochable, des proportions élégantes, Szekely introduit astucieusement un système de fermeture à lanières, inspiré du harnachement des chevaux de trait, qui, s’enroulant de part et d’autre de la poignée, viennent alléger les efforts de traction et prévenir le déchirement des points d’attache. Dans le domaine du meuble, sa production obéit au même souci de concision et de délicatesse. Se définissant modestement comme "meublier", en référence aux pratiques d’avant-guerre – la dénomination est empruntée à Rulhman­, Szekely revendique des meubles "attentionnés", fruits d’une rencontre à caractère privée avec le client. Szekely se fait alors véritable thérapeute de la domesticité, l’écoute de l’autre (le souhait du client, l’histoire de l’objet...) éclairant l’effacement du designer. Il résulte de ce travail une série de collections de meubles, éditées en particulier par Pierre Staudenmeyer, de la galerie Néotu, dans lesquelles Szekely déploie la richesse de son vocabulaire, emprunté à l’histoire universelle du design mais dont l’emploi est comme magnifié par l’extrême retenue du dessin, toujours aux limites de l’épure la plus économe, et conférant aux objets une intensité singulière que l’on peut ressentir devant les sculptures d’un Brancusi ou – mais le paradoxe n’est qu’apparent – d’un Donald Judd.

On retiendra ainsi la chaise longue Pi, qui inaugura sa carrière en 1983, exercice d’équilibrisme géométrique rappellant, derrière l’esthétique des années quatre-vingt, la gestuelle d’un Kandinsky, ou un peu plus tard, en 1991, la table basse TB, étrange ovni paré de bois clair, mêlant curieusement érudition, sensualité et expression, avec son piètement constitué de quatre plans obliques, évoquant une coiffe... assyrienne.

MARTIN SZEKELY, jusqu’au 6 janvier, Centre Georges Pompidou, tlj sauf mardi 12h-22h, samedi-dimanche 10h-22h . Entrée 35 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°31 du 1 décembre 1996, avec le titre suivant : Martin Szekely designer

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