Mardi 25 septembre 2018

Martin Creed et Jeppe Hein : la jeune génération d’artistes à l’épreuve du presque rien

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 septembre 2006 - 472 mots

L’un définit volontiers son art au ras du zéro, l’autre a parfois recours à l’exposition d’un vide suspect : Martin Creed, 38 ans, star britannique consacrée et provocateur flegmatique ; Jeppe Hein, 32 ans, star
danoise montante, en prises ludiques et ambivalentes avec le vocabulaire minimaliste.
Le premier se fit connaître du public en 2001 en emportant le prestigieux Turner Prize. Une édition qui fit date et débat : Creed y présentait son œuvre n° 227, The Lights going on and off. L’espace de la Tate
Modern était laissé intact et vide, ses lumières s’allumant et s’éteignant toutes les cinq secondes. En 1994 déjà, le jeune artiste s’était contenté d’amplifier les sons ordinaires repérés dans l’espace de la galerie. Quant à Jeppe Hein, il traçait il y a quelques mois à Beaubourg un labyrinthe invisible dans un espace parfaitement désempli. Pour en préciser l’architecture, le spectateur devait diriger ses pas coiffé d’un casque équipé d’un dispositif à infrarouges, vibrant à chaque butée contre un mur virtuel.

Quand le son heurte l’espace d’exposition
À Francfort, Creed et Hein trouvent naturellement place dans ce parcours promis au rien. Au rien, mais pas au silence. Martin Creed a proposé une pièce également montrée dans le nouvel accrochage de la Tate Modern. Sans doute moins potache qu’elle n’en a l’air, l’œuvre n° 401 se présentait comme un dispositif sonore lambda avec haut-parleur et lecteur de CD. Posé au sol dans un espace vide à la Schirn, soigneusement embusqué derrière une minuscule vitrine à Londres entre Monet et Rothko,
il diffusait en boucle neuf minutes de flatulences (très) sonores, sans répit, remplissant assurément l’espace. Devant la perplexité du public et des agents du musée, Vicente Todoli, directeur de la Tate Modern a vu dans la farce de collégien jouée par Creed une salutaire piqûre de rappel. « Nous ne sommes pas dans une cathédrale avec des reliques de saints devant lesquelles nous devrions nous agenouiller », a-t-il justifié.
Dans le même parcours, Jeppe Hein présente son Invisible Cube, volume virtuel et inaccessible. Une puissante alarme se déclenche dès lors que le spectateur s’approche d’un périmètre invisible tracé au centre de l’espace. Ne reste à ce dernier que la possibilité de déambuler au ras des murs, le nez sur les œuvres accrochées, inversant les conditions habituelles d’expérience d’une salle d’exposition.
Bousculer l’institution en ne produisant pas grand-chose ou en évitant soigneusement toute prise de décision chez Creed. Laisser au spectateur le soin de catalyser l’œuvre et d’y croire sous forme d’expérience mentale et de théâtralisation de l’espace muséal chez Hein. Ni transcendance, ni promesse d’autre chose, ni culte du vide ou de l’absence, les propositions de Creed et de Hein s’annoncent plus prosaïques : trois fois rien chez Creed ; un vide bien plein chez Hein. Anti-spectacle et spectacle. Les stratégies divergent mais jouent toutes deux une partition malicieuse.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°583 du 1 septembre 2006, avec le titre suivant : Martin Creed et Jeppe Hein : la jeune génération d’artistes à l’épreuve du presque rien

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