Mardi 18 décembre 2018

Art contemporain

Manifestement perdu

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 29 mars 2017 - 364 mots

Julian Rosefeldt fait déclamer à Cate Blanchett des manifestes historiques, un moment plaisant mais qui interroge.

PARIS - Elle est partout à la fois ; reconnaissable entre mille et pourtant toujours différente, endossant des rôles et des accoutrements variés. Magnétique, l’actrice Cate Blanchett accapare l’œil du visiteur des Beaux-Arts de Paris, sur une douzaine d’écrans suspendus dans la salle dévolue aux expositions.

C’est un drôle d’objet que ce « Manifesto » de Julian Rosefeldt, qui a assemblé comme en un collage les fragments des plus importants écrits manifestes produits par les avant-gardes artistiques, mais aussi par des cinéastes ou danseurs, textes que récite l’actrice australienne ; le treizième écran, déserté par celle-ci, sert à la lecture d’extraits du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx, du Manifeste Dada par Tristan Tzara et de cette admirable phrase du poète Philippe Soupault : « J’écris un manifeste parce que je n’ai rien à dire. » Or l’artiste en a, lui, des choses à dire, mais le problème est qu’elles deviennent fort peu intelligibles.

Certes à chaque fois la comédienne fait merveille, déclamant avec le plus grand naturel du monde ces écrits théoriques, coulée dans les divers personnages qu’elle incarne : une présentatrice de journal télévisé, une chorégraphe énergique, une mère de famille habitée par la religion, une enseignante… – elle apparaît toutefois un peu moins crédible en clocharde.

Comme toujours chez Rosefeldt, devenu maître dans l’art de composer de complexes installations vidéo, l’ensemble est techniquement parfait. Les treize projections sont synchronisées à la microseconde près ; le son est réglé de manière à ce que se dégage de l’ensemble un léger brouhaha enveloppant qui s’atténue lorsque le spectateur s’approche d’un écran en particulier, isolé chacun par une douche sonore.

La bonne idée est qu’en confiant à Cate Blanchett l’expression de ces contre-emplois décalés, les textes acquièrent une proximité que probablement peu d’autres formes leur auraient conférée. L’effet pervers est que les manifestes eux-mêmes ne résistent pas à la déclamation : ils se perdent bien plutôt dans un jeu cinématographique qui les rend secondaires et donc totalement inaudibles. Ils servent de prétexte à un remarquable jeu d’actrice : ce n’est pas rien, mais était-ce le but ?

JULIAN ROSEFELDT. MANIFESTO

Jusqu’au 20 avril, Palais des Beaux-Arts, 13, quai Malaquais, 75006 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°476 du 31 mars 2017, avec le titre suivant : Manifestement perdu

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque