Mercredi 21 novembre 2018

Mallarmé pli selon pli

L'ŒIL

Le 1 juillet 2003 - 400 mots

Avec « Velours et guipure : Mallarmé et La Dernière Mode », le musée Mallarmé de Vulaines aborde un pan fort méconnu de l’opus mallarméen : le journalisme mondain. Il faut savoir en effet qu’après s’être fait en 1872 le chroniqueur de l’Exposition universelle londonienne, le poète fonde deux ans plus tard une revue de luxe : La Dernière Mode.
Ce périodique, entièrement rédigé de la main gantée de Mallarmé, qui signait ses chroniques vestimentaires, culinaires, décoratives ou théâtrales d’autant de pseudonymes rieurs (de « Miss Satin » à « Chef de bouche chez Brébant »), ne compta que huit numéros. Mais l’entreprise, si fulgurante soit-elle, mérite qu’on s’y arrête, tant elle éclaire le projet esthétique mallarméen. L’exposition en effet « déplie » entièrement cette revue, rubrique par rubrique, documents à l’appui et objets d’époque en miroir, de sa genèse, matérielle et intellectuelle, à sa réception, rattachée à la réflexion de Mallarmé sur la lecture, en passant par sa mise en relation avec le système de la mode des années 1870 : de quoi combler le bibliophile et l’esthète, l’amateur de beau linge comme le lecteur de poésie. Mais derrière la frivolité du grand monde tourbillonnant dans l’écume des jours et des dentelles, apparaîtra le regard de Mallarmé, décisif, qui a choisi de délaisser tous les arrière-mondes illusoires : « La sagesse sera d’oublier la ville et son hiver, et de causer d’autre chose ; mais autre chose existe-
t-il ? », écrit-il dans une des ces brochures où la philosophie de l’ameublement n’est que la doublure d’une philosophie de l’existence.
On ne peut donc que saluer une exposition qui dévêt une œuvre par trop engoncée dans le préjugé.
Il faut en finir avec l’idée d’une pensée mallarméenne frileuse et narcissique, repliée sur elle-même dans la recherche forcenée de l’Absolu. Cette poésie, naguère assimilée par Sartre à quelque « colonne de silence qui fleurit solitaire dans un jardin caché », ne doit pas se réduire à son hermétisme apparent ; hors des jardins clos et des serres chaudes symbolistes, Mallarmé, il faut y insister, a tourné son regard, et sa main, vers le siècle : avec la mode, il parie pour ce monde-ci, le nôtre, visible et terrestre.

« Velours et guipure : Mallarmé et La Dernière Mode », VULAINES-SUR-SEINE (77), musée départemental Stéphane Mallarmé, pont de Valvins, 4 quai Mallarmé, tél. 01 64 23 73 27, 15 juin-14 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : Mallarmé pli selon pli

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