Samedi 17 novembre 2018

Maestri sans maestria

Le design italien peu mis en valeur au Grand-Hornu

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 24 octobre 2003 - 765 mots

À travers une centaine de pièces issues de la collection permanente de design de la Triennale de Milan, l’exposition présentée au Grand-Hornu se propose de raconter le design italien de ces cinquante dernières années. Mais la scénographie ne fait que montrer simplement des objets – dont certains admirables – les uns à côté des autres, sans autre cohérence que la chronologie historique.

 HORNU - En Belgique, tous les deux ans, le festival Europalia célèbre, à travers des expositions, concerts et films, la culture d’un pays membre de l’Union européenne. Cette année, pour la deuxième fois après la première édition, en 1969, l’Italie est à l’honneur. D’où, sur le site du Grand-Hornu, cette exposition baptisée “Maestri”, consacrée au design italien du demi-siècle passé et montée à partir de la collection permanente de design appartenant à la Triennale de Milan. Des 600 meubles, objets et véhicules qui composent ce fonds impressionnant sont issues les 106 pièces (dont une voiture), exposées ici, dans le magasin aux foins.
Le lieu est divisé en trois, dans le sens de la longueur. À mi-parcours, un tunnel, dont les parois sont ponctuées de citations, réserve un espace de projection pour un film d’entretiens réalisés avec certains des designers exposés. De part et d’autre du tunnel, une série de petits stands blancs, chacun dédié à un créateur ou, c’est le cas à trois reprises, à un tandem de créateurs. En tout donc, 25 “Maestri” (maîtres en italien), dont plus des deux tiers sont aujourd’hui encore actifs. De Gio Ponti à Cini Boeri, de Gae Aulenti à Michele De Lucchi, personne n’est oublié, sauf peut-être l’extravagant Carlo Mollino.
Évidemment, il y a de très belles pièces. Comme cet ensemble élégant de Franco Albini datant des années 1950 : la table haute TL2, la chaise Luisa et surtout la petite table basse Cicognino, dont l’un des pieds traverse littéralement le plateau pour dessiner un cou stylisé de cigogne. Ou bien des meubles qui démontrent que les recherches actuelles sur les sièges dits “d’attente”, tel l’emblématique fauteuil Chaos de Konstantin Grcic, ne datent pas d’aujourd’hui. Ainsi la chaise Gabriela de Gio Ponti (1970), également dénommée “Poltrona di poco sedile”, ou encore, plus poétique mais clairement inutilisable, le siège Singer de Bruno Munari (1945), appelé aussi “Chaise pour de courtes visites”. Mais cette “rétrospective”, qui s’annonçait prometteuse, déçoit. L’exposition, qui se voulait didactique, a en effet accouché d’une présentation on ne peut plus convenue, “linéaire et selon un ordre chronologique clair”, indique Silvana Annicchiarico, co-commissaire de l’exposition et conservatrice, depuis 1998, de la collection permanente de design italien à la Triennale de Milan.
De fait, la scénographie ne tient pas compte de ce lieu splendide qu’est le magasin aux foins, salle oblongue de briques blanchies et à la fine charpente de bois. Dans un souci semble-t-il d’égalité parfaite, les “œuvres” – cinq par designer, ni plus, ni moins – ont été “rangées” dans des stands rigoureusement identiques. Aussi certains meubles manquent-ils singulièrement d’espace, à l’image de l’étagère en stratifié Carlton (1980) et du miroir en plastique thermoformé Ultrafragola (1970), sur le stand dédié à Ettore Sottsass. En outre, chaque entité arbore une formule qui, selon Silvana Annicchiarico, “illustre une caractéristique du travail du designer”. Elles sont parfois franchement simplistes : ainsi “La culture du changement” (Marco Zanuso et Richard Sapper), “L’invitation au relax” (Cini Boeri), ou pis, “Lignes droites et lignes courbes” (Gae Aulenti).
On a soudain la désagréable impression de déambuler dans un quelconque salon du mobilier, voire devant une exposition appelée à devenir itinérante où la fonctionnalité l’emporte sur le propos. C’est peu dire que l’on attendait mieux, notamment de la part du scénographe, Italo Lupi, graphiste et directeur artistique de revues italiennes prestigieuses, jadis Domus, aujourd’hui Abitare. Dernier regret enfin : le film projeté au centre du tunnel est quasiment inaudible. En clair, on passe à côté, sinon de cette histoire du design italien, assurément du but que s’était fixé l’exposition : “Montrer les parallèles qui existent entre cette histoire et l’évolution de la société italienne.”
Au bout du tunnel, la coque écarlate de la merveilleuse Cisitalia Berlinetta 202 tombe comme un cheveu sur la soupe. Ce coupé tout en rondeurs, que le styliste Battista Farina, dit “Pinin”, cisela en 1947, établit, certes, les fondements du design automobile italien des années 1950, mais on se demande bien ce qu’il vient faire ici, esseulé, au milieu de cette ribambelle d’objets. Sauver les meubles ?

MAESTRI

Jusqu’au 1er février 2004, Le Grand-Hornu, 82 rue Sainte-Louise, Hornu, Belgique, tlj sauf lundi, 10h-18h, tél. 32 65 65 21 21, www.grand-hornu.be. Catalogue, 172 pages, 35 euros, éd. Snoeck/La Triennale de Milan.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°179 du 24 octobre 2003, avec le titre suivant : Maestri sans maestria

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