Madame du Châtelet, son seul défaut... « être une femme »

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 1 avril 2006

Comme Simone de Beauvoir, Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet (1706-1749), semble indissociable de l’homme dont elle partagea la vie. Maîtresse de Voltaire quinze années durant, elle fut, à l’image de la muse sartrienne, une érudite libre et une partisane d’une féminité émancipée.
La BNF, à l’heure des comptes – un tricentenaire en guise de prétexte – et grâce à plus de deux cents pièces, réévalue lumineusement la vie et l’œuvre d’une encyclopédiste qui n’eut de défaut, selon Voltaire, « que d’être une femme ».
La particule est un sésame dans ce siècle des Lumières. Et l’on a beau être partisane, il faut savoir être courtisane. Bien née, celle qui devient à dix-neuf ans Madame du Châtelet, n’est pas de celles que la nature distingue : aussi le portrait de Marianne Loir nous la montre-t-elle plus méditative que gracieuse, malgré la préciosité évidente des atours.
Et Voltaire de souligner cette dualité du surnom de « Madame Pompom Newton ». Car celle-ci est aussi brillante qu’ambitieuse. Son éducation, qui lui vaut de fréquenter Rousseau ou Fontenelle, lui donne accès à tous les terrains du savoir, des langues à la métaphysique. Et lorsqu’il s’agit de suivre son amant Maupertuis au café pour discourir sur les mathématiques, Madame du Châtelet sait se déguiser en homme et faire de son style androgyne un atout effronté.
La marquise a appris à tirer ses cartes d’un jeu où les figures (valets, dames et rois, princes et duchesses) sont éloquentes. Manuscrits et gravures nous montrent Buffon, Diderot ou d’Alembert applaudissant cette femme libertine et droite, séduisante et disgracieuse, jouant des civilités sexuées avec une audace sans pareil.
Les lettres attestent de sa passion avec Voltaire qu’héberge un temps le château de Cirey, citadelle fastueuse retranchée à 250 km de Paris. Le philosophe endigue les excès de sa maîtresse qui, dormant trois heures par nuit, étudie immodérément Leibniz ou la physique. Une ultime licence, à la cour du roi Stanislas, lui vaut de céder au jeune auteur Saint-Lambert.
Mais l’accouchement sera fatal à la marquise qui, saisie d’un pressentiment, fait parvenir au Roi, le jour de sa mort, la traduction qu’elle réalisa des Principia Mathematica de Newton. Preuve éminente d’un talent encore méjugé, cette traduction était il y a peu, nous le rappelle Élisabeth Badinter, la seule existante…

« Madame du Châtelet, la femme des Lumières », Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, 58, rue de Richelieu, Paris IIe, du 7 mars au 3 juin 2006.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°579 du 1 avril 2006, avec le titre suivant : Madame du Châtelet, son seul défaut... « être une femme »

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