L’utopie de l’art pour tous

Trois cents œuvres de Rodtchenko sont réunies à New York

Le Journal des Arts

Le 8 juillet 1998

Aleksandr Rodtchenko (1891-1956) est le premier artiste à avoir proclamé la “mort de la peinture�?. Tout entier au service de la révolution russe, son art a abordé de nombreux supports dans une conception radicale d’un monde nouveau. La rétrospective que lui consacre le Museum of Modern Art (MoMA) de New York met notamment l’accent sur la photographie et le graphisme.

NEW YORK - Le MoMA accueille près de trois cents œuvres de Rodtchenko qui permettent de retracer l’évolution de son art entre 1915 et 1939. Le musée travaille depuis 1985 en étroite collaboration avec les héritiers de l’artiste, Alexandre Lavrentiev, son petit-fils, et sa mère Vavara Rodtchenko, fille d’Aleksandr Rodtchenko et de Varvara Stepanova. “Ils ont conservé l’œuvre aux archives Rodtchenko-Stepanova, dans l’appartement où Aleksandr et son épouse s’étaient installés en 1922”, souligne Magdalena Dabrowski, conservatrice des Dessins. La plupart des œuvres proviennent des musées régionaux russes dans lesquels ses travaux avaient été dispersés dans les premières années de la Révolution russe.

Sympathisant bolchevique de la première heure, il est nommé vers 1920 à la tête du nouveau Bureau des musées, qui fait l’acquisition de plus de deux mille œuvres d’art moderne et crée un réseau de musées dans toute la Russie pour diffuser le message révolutionnaire. “Notre objectif est de mettre en valeur les nombreux points d’innovation de son œuvre”, ajoute la conservatrice. Rodtchenko est l’un des rares artistes du XXe siècle qui ait exploré autant de domaines : peinture, sculpture, dessin, collage, design, graphisme et photographie.

“En 1921, il a proclamé la mort de la peinture, la qualifiant d’expression artistique élitiste, poursuit Peter Galassi, directeur du département des Photographies. Il s’est lancé dans la photographie, intimement convaincu que rendre l’art accessible aux masses pourrait motiver le changement social. Il s’est acharné à donner une dimension artistique à toutes les formes possibles de la production de masse : photomontage, bijoux, emballages de bonbons, affiches, mobilier pour les clubs ouvriers, décors de théâtre et costumes”.

Développement du vocabulaire moderniste
Né à Kazan, ce fils de descendants de serfs est entré à l’école d’art locale. Dans le texte qu’il a rédigé pour le catalogue, Peter Galassi situe le tournant de la vie de Rodtchenko en 1915-1916, lorsqu’il part pour Moscou. Il est séduit par l’intelligentsia – terme russe créé à cette époque – exaltée d’artistes et de dissidents, inspirés par les idéaux occidentaux de liberté et de justice sociale. Tatlin offre à Rodtchenko sa première exposition moscovite, à l’occasion de “Store” en 1916, et la rétrospective du MoMA présente certains des dessins austères qu’il y avait exposés.

De 1921 à 1928, lors de la Nouvelle politique économique de Lénine – le leader communiste a compris qu’il devait intégrer un système capitaliste limité afin de générer des fonds pour ranimer l’État appauvri –, Rodtchenko travaille comme publicitaire avec le poète Maïakovski. Ensemble, ils conçoivent des affiches pour le grand magasin Goum ou des emballages de bonbons pour la fabrique d’État Mosselprom. À cette époque, Rodtchenko réalise des photomontages et dessine des couvertures pour les magazines d’avant-garde Lef et Novyi Lef, qui sont tous exposés à New York.
Pour Peter Galassi, le travail photographique de Rodtchenko prend également son essor à ce moment-là. Ses photographies et ses œuvres graphiques sont d’ailleurs montrés au MoMA comme jamais auparavant, avec, en vedette, les photomontages de Rodtchenko pour le recueil de poèmes que publie en 1923 Maïakovski, Pro eta (Sur ça), provenant du Musée Maïakovski de Moscou.

“Rodtchenko a contribué au développement du vocabulaire moderniste en Europe dans les années vingt, et a ouvert la brèche pour l’exploration artistique du support photographique”, poursuit Galassi. Il a ainsi utilisé des angles obliques pour créer des illusions visuelles : “Ses photographies sont des outils qui permettent de voir le monde autrement. Il voyait dans ses photographies un moyen pour l’homme de se libérer des idées reçues.”

Un artiste devenu marginal
Lorsque Staline arrive au pouvoir en 1928, il comprend que le réalisme socialiste est un vecteur de propagande révolutionnaire bien plus efficace que l’art d’avant-garde. Il interdit alors les associations collectives d’artistes auxquelles appartiennent Rodtchenko et ses amis, et les remplace par une seule union d’artistes dont le style officiel prône un retour vers le réalisme conservateur du XIXe siècle. Rodtchenko et Maïakovski, ainsi que tous les artistes progressistes membres du cercle Lef, tombent en disgrâce. Malevitch, son héros, renoue avec la peinture figurative avant de mourir, en 1935, tandis que Rodtchenko sombre peu à peu dans l’isolement. Dès la fin des années trente, il est devenu un marginal.

Ses journaux intimes, publiés en russe, le montrent souffrant profondément : “Personne ne s’intéresse à mon travail, que je vive ou que je meure. Je suis l’homme invisible”. Longtemps après avoir proclamé la mort de la peinture, il reprend le pinceau, au milieu des années trente, et produit des tableaux de clowns et des scènes de cirque. L’exposition présente également la reconstitution du club ouvrier qu’il a réalisé pour l’Exposition internationale des arts décoratifs à Paris en 1925. Comme le remarque Magdalena Dabrowski, “nous pouvons difficilement imaginer que les ouvriers étaient confortablement assis sur ces chaises aux inclinaisons bizarres. Mais c’est la preuve de la vision utopique et idéaliste de Rodtchenko”.

Avec le recul, le grand défaut de Rodtchenko aura été au mieux sa naïveté, au pire son aveuglement volontaire face aux atrocités perpétrées par le régime de Staline. Pour un homme aussi fidèle aux idéaux de la Révolution, abandonner tout espoir de changement a certainement été une expérience des plus douloureuses.

ALEKSANDR RODTCHENKO, jusqu’au 6 octobre, Museum of Modern Art, 11 West 53 Street, New York, tél. 1 212 708 94 00, tlj sauf mercredi 10h30-18h, vendredi 10h30-20h30 ; puis Düsseldorf Kunsthalle (6 novembre-24 janvier 1999) et Moderna Museet, Stockholm (6 mars-24 mai 1999). Catalogue, Harry N. Abrams, 336 p., 545 ill., 32.50 dollars.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : L’utopie de l’art pour tous

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