Mercredi 27 janvier 2021

Lorenzo Lotto joue et gagne

À la découverte d’un peintre déroutant et passionnant

Le Journal des Arts

Le 6 novembre 1998 - 609 mots

Contemporain de Titien, Lorenzo Lotto développe un langage original, à la croisée de diverses influences. À travers 46 tableaux et des reproductions photographiques de stalles en marqueterie conçues par le peintre, le Grand Palais offre une synthèse lumineuse de la carrière de cet artiste encore peu connu du public, parfois déroutant, mais toujours d’un grand intérêt plastique.

PARIS - Que le visiteur ne se laisse surtout pas rebuter par la déprimante couleur violacée du couloir et les sinistres halos de lumière que projettent au sol quelques ampoules. L’exposition est par ailleurs tout à fait admirable, et si Lorenzo Lotto n’atteint pas la grandiose évidence d’un Titien ou d’un Raphaël, il mérite qu’on s’attarde sur son œuvre.

Avec une cinquantaine de tableaux – soit un tiers de ceux qui nous sont parvenus –, c’est chose possible. D’autant plus que, hormis la couleur absurde des cimaises, la scénographie est intelligemment conçue. Un long couloir desservant les salles évite l’engorgement devant les œuvres, l’accrochage est aéré, l’éclairage excellent et les cartels sont exceptionnellement bien lisibles. Enfin, les panneaux explicatifs et le parcours chronologique – à l’exception de deux sections réservées aux grands retables et aux décors en marqueterie – mettent parfaitement en lumière les différentes phases du travail de Lotto.

Un peintre déroutant
Car l’instabilité géographique du peintre s’accompagne d’une nette instabilité stylistique. Ses premiers tableaux – des petits formats sur bois – se rattachent à des artistes très divers, de Dürer à Giovanni Bellini, d’Antonello de Messine aux Primitifs flamands. À partir de 1513, sa période bergamasque marque le passage à des compositions sur toile plus amples. Enfin, les vingt dernières années de sa vie, il s’oriente vers une nouvelle austérité formelle et chromatique, qu’il émaille néanmoins de détails apparemment incongrus, tels ces pieds de table anthropomorphes insérés dans une Présentation au temple.

Si ce genre de clin d’œil apparaît comme une constante dans l’œuvre de Lotto, il serait fort injuste de réduire son art à un jeu d’énigmes. Relativement en marge des innovations majeures du début du siècle – la monumentalité classique de Raphaël et la révolution tonale de Giorgione –, il se montre en fait à l’affût de solutions narratives et expressives neuves, quoique dans une lignée finalement très quattrocentesque. Ainsi, dans La Trinité, il invente une manière inédite de figurer l’invisible : Dieu le père devient une sorte d’ombre lumineuse, immatérielle et géométrique du Christ, tandis que les angelots se confondent avec les nuages. Ce système d’écho apparaît également dans son Saint Jérôme pénitent de 1544, où l’ermite, dénudé et bras levés, s’identifie au petit crucifix devant lui, dont l’ombre portée constitue un triplement du motif.

Mystique et féru d’ésotérisme, Lotto interprétera toute sa vie les thèmes du double et du contraire, à travers des constructions faussement symétriques animées d’une forte diagonale. Les personnages se transforment parfois en figures géométriques pures, comme sa Vierge à l’Enfant du Palais Barberini, dont la tête s’inscrit dans un triangle et un cercle. D’un point de vue plastique, ces compositions offrent un réseau décoratif de masses somptueusement colorées.

Les plus belles œuvres de Lotto sont cependant les portraits des dernières années, dépouillés et magistraux, où l’extrême raffinement des coloris le dispute à une rare acuité psychologique. La mystérieuse mélancolie qui se dégage de ces personnages inquiets nous en apprend sans doute plus sur l’auteur que sur les modèles.

LORENZO LOTTO (1480-1557), UN GÉNIE INQUIET DE LA RENAISSANCE

Jusqu’au 11 janvier, Grand Palais, entrée square Jean-Perrin, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. Réservation obligatoire de 10h à 13h, au 0803 808 803. Catalogue 238 p., 129 ill. dont 85 ill. couleur, 290 F. Petit Journal 15 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°70 du 6 novembre 1998, avec le titre suivant : Lorenzo Lotto joue et gagne

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