Découverte

L’opéra funeste de Monsù Desiderio

Le Journal des Arts

Le 28 septembre 2007

Sous le nom mystérieux de « Monsù Desiderio » se cachent au moins deux artistes du XVIIe siècle, François de Nomé et Didier Barra. L’exposition de Metz dévoile un œuvre inclassable, crépusculaire et fascinant.

Metz - L’histoire commence comme une véritable enquête policière. Qui se cache derrière le mystérieux patronyme de « Monsù Desiderio » ? Principalement deux artistes, François de Nomé et Didier Barra, et sans doute bien d’autres travaillant dans leurs ateliers. Nés à Metz, respectivement vers 1593 et vers 1590, Nomé et Barra se rencontrent à Naples. Le premier voyage en Italie dès l’âge de 9 ans à Rome, aux côtés du maître flamand Balthazar Lauwers, avant de poursuivre sa formation à Naples chez Lois Croys. Didier Barra ne quitte Metz qu’à l’âge de 18 ans, et connaît la notoriété en Italie en peignant des vedute (vues), présentées en ouverture de l’exposition. Signés ou non, du nom de « Monsù Desiderio » ou de pseudonymes s’en rapprochant, ce sont plus de 150 tableaux qui ont peu à peu été retrouvés – notamment au XIXe siècle – et attribués à cet artiste aux mains multiples. Il existe peu d’écrits, un texte de Pierre Seghers (Monsù Desiderio ou le théâtre de la fin du monde, éd. Robert Laffont, 1981), un autre de Michel Onfray (La Métaphysique des ruines, éd. Mollat, 1995), quelques articles dont celui très documenté de Jean-Claude Lebensztejn paru dans L’Œil en 1967 (n° 156) à l’occasion de l’attribution de deux tableaux de vanités à l’artiste. Le catalogue de l’exposition apporte donc sa pierre à l’édifice – même si on l’aurait voulu plus dense, plus riche –, et l’exposition, en réunissant une soixantaine d’œuvres – dont deux nouvelles attributions, Nature morte et Allégorie de la Musique –, permet une vraie découverte.
Après quelques minutieuses vedute et une série de peintures autour du martyre de saint Janvier, le parcours se déroule en deux principales sections correspondant aux thèmes fondamentaux de l’œuvre, les intérieurs d’églises et les cataclysmes. Délire de l’imagination de l’artiste, simples caprices architecturaux ou images au message religieux caché, nul ne connaît leur véritable sens. C’est d’abord une ambiance crépusculaire qui s’impose au regard du spectateur. Dans des intérieurs d’églises d’influence à la fois italienne et flamande, le clair-obscur dramatise des constructions démesurées, entre gothique et Renaissance, au cœur desquelles se jouent des scènes tant religieuses (La Circoncision) que profanes. Les personnages apparaissent comme des figurines fantomatiques dans des architectures dévastées, dans les ténèbres d’un ciel menaçant (Architecture fantastique). Selon Monique Sary et Maria Rosaria Nappi – commissaires de l’exposition –, les figures ne sont pas de François de Nomé, l’artiste s’intéressant uniquement à l’architecture et à l’antique. On les doit probablement à l’atelier du peintre, car Barra ne semble pas non plus être l’auteur des personnages. Ce dernier apparaît d’ailleurs comme un peintre mineur – à l’exception d’une magnifique Vue de la place Saint-Marc à Venise – en comparaison de François de Nomé. Celui-ci excelle dans le rendu des détails, l’étude de l’ombre et de la lumière et son usage très particulier de la couleur, notamment dans Jésus et la femme adultère où le brun, l’ocre et le gris – dominants dans la peinture de Monsù Desiderio – agissent comme des filtres voilant l’architecture.
La série montrant des cataclysmes est tout aussi mystérieuse. Destructions, incendies, catastrophes en tout genre réinventent la réalité dans des visions hallucinées et fantastiques, sans que l’on sache à quels événements elles font référence. Il n’est pas étonnant que ce monde imaginaire et lyrique ait passionné les surréalistes et en premier lieu Giorgio De Chirico, dont l’œuvre semble très marquée par celle de Monsù Desiderio. Ensemble, les tableaux présentés composent une sorte d’opéra funeste aux décors détruits et flamboyants. Observées séparément, les œuvres révèlent leurs faiblesses : des éléments apparaissent grossiers (les animaux et les personnages), certains tableaux, sans doute peints à plusieurs mains, laissent apparaître des maladresses. Dans La Fuite de Loth ou Incendie et ruine, par exemple, la technique est inégale, les « effets spéciaux » sont moins soignés et la magie n’opère plus. Ne reste alors que le poids d’une peinture désincarnée, déshumanisée, désenchantée.
L’exposition laisse une impression étrange, partagée entre le plaisir d’une telle découverte et la frustration de rester en dehors, de ne pas en connaître assez sur l’œuvre et l’artiste pour pouvoir entrer pleinement dans son univers. Louable pour avoir réussi à réunir autant de tableaux et fruit d’un travail de fond mené depuis des années, cette exposition ne donne pas suffisamment de clés. Certes, peu de certitudes entourent la peinture de Monsù Desiderio. Mais certains noms, des dates, les courtes notices d’œuvres figurant dans le catalogue n’apparaissent pas sur les cartels et le dépliant distribué à l’entrée se révèle largement insuffisant. L’exposition fera cependant date et marque une étape supplémentaire dans la tentative de résoudre cette énigme passionnante de l’histoire de l’art.

ENIGMA, MONSU DESIDERIO, UN FANTASTIQUE ARCHITECTURAL AU XVIIe SIECLE

Jusqu’au 7 février 2005, Musées de la Cour d’or, 2, rue du Haut-Poirier, 57000 Metz, tél. 03 87 68 25 00, tlj sauf mardi 9h-17h, samedi et dimanche 10h-17h, fermé le 25 décembre et le 1er janvier, catalogue, Éditions Serpenoise, Metz, 192 p., 29 euros.

Où découvrir Monsù Desiderio ?

Les tableaux de (ou attribués à) Monsù Desiderio sont très dispersés. Dans les collections françaises, peu d’œuvres sont visibles. Les Musées de la Cour d’or de Metz en conservent deux qui ont constitué le point de départ de l’exposition, La Destruction du Caire et Daniel dans la fosse aux lions. Attaque d’un palais imaginaire provient du Musée du Louvre tandis que le Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon peut s’enorgueillir de détenir une œuvre magnifique, Les Enfers, qui n’est pas présentée à Metz puisqu’elle a déjà été prêtée à ce même musée au printemps dernier à l’occasion de l’exposition « De la Lorraine ». Le Musée des beaux-arts de Dijon possède quant à lui Jeroboam dans un temple païen. Si certaines œuvres appartiennent à des musées étrangers, à Rome, Naples, Londres, Budapest, Stockholm, Würzburg (Jésus et la femme adultère et David au Temple), Southampton, Hartford..., la plupart sont aujourd’hui en mains privées, en Italie mais aussi aux États-Unis, en Suisse, Belgique, France et Allemagne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°204 du 3 décembre 2004, avec le titre suivant : L’opéra funeste de Monsù Desiderio

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