Dimanche 18 février 2018

A Londres demain était hier

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 15 octobre 2007

Intitulée « This was tomorrow », l’exposition que la Tate Britain présente vise à reconsidérer la scène britannique des années 1960 pour en mesurer l’extraordinaire effervescence. Relecture d’une époque à la lumière d’une situation artistique que précède, en Grande-Bretagne, une véritable frénésie d’innovation.

« Hitler est mort. Staline va le suivre. La guerre est finie, du moins pour nous. Le sait-on vraiment, vers 1950 ? Qu’importe : on se laisse aller au plaisir de survivre, même si l’angoisse d’être est à la mode… » Ces lignes, signées Jean Duvignaud, ouvrent avec une grande clairvoyance le catalogue de l’exposition Les Années 50, présentée à Beaubourg voilà seize ans. Partagées entre préoccupation existentielle, empressement à la reconstruction et ouverture à la société de consommation, ces années-là ont connu une effervescence artistique très mêlée et les artistes furent nombreux à vouloir aller de l’avant. Tandis que les uns reprirent en compte le fil interrompu d’une abstraction qu’ils déroulèrent dans tous les sens et que les autres tentaient de cerner la figure, on vit apparaître toute une nouvelle génération d’artistes les uns follement épris par l’objet et lui vouant comme une sorte de culte, les autres en quête de formulations innovantes du côté de recherches avant-gardistes tout à la fois radicales et conceptuelles. Dans le concert entremêlé des propositions qui émergèrent ici et là, la scène britannique ne demeura pas en reste, loin de là.
On oublie parfois trop vite – « Les Années 50 » n’en faisait d’ailleurs pas grand cas ! – que c’est en Grande-Bretagne, par exemple, qu’émergea le Pop Art avant d’aller gagner ses lettres de noblesse de l’autre côté de l’Atlantique. On oublie parfois trop vite comment ce premier Pop Art – dit « anglais » – connut par la suite une double formulation picturale : l’une plutôt abstraite, qui joua de croisements subtils avec la peinture américaine ; l’autre, volontiers figurative, qui déclina toute une production d’images associées au thème de la cité, graffiti et mass media compris. Enfin, on oublie parfois trop vite l’importance que connut auprès d’un grand nombre de jeunes artistes une certaine tradition de sculpture que ceux-ci tirèrent du côté tant de l’organique que de l’architecturé.

Panorama de l’art britannique postmoderne
À Londres, au début des années 1950, dans une ville qui avait été beaucoup moins touchée par la guerre que tant d’autres, le milieu de l’art connut une vraie agitation. Deux foyers entretenaient cette dernière : d’une part, la St Martin’s School of Art, haut lieu de discussions fortement marqué par l’enseignement du sculpteur Anthony Caro ; de l’autre, l’Institute of Contemporary Art dans l’orbe duquel vit jour un petit groupe d’artistes – l’Independent Group – dont l’action prospective s’imposa très rapidement. Celui-ci réunissait des créateurs d’horizons très divers : il y avait des peintres comme Eduardo Paolozzi et Richard Hamilton (ill. 1 et 10), des photographes comme Nigel Henderson ou des architectes comme Alison et Peter Smithson. Leur curiosité pour tout ce qui touchait à la culture populaire et au progrès scientifique s’exprimait non seulement dans leurs travaux mais aussi dans l’organisation d’expositions qui étaient pour eux l’occasion de véritables enjeux manifestes. Dès 1953, à l’ICA, Paolozzi mit ainsi en valeur dans une exposition profuse d’images de toutes origines, intitulée « Parallel of Life and Art », la variété de l’inspiration photographique. En 1955, une autre exposition, « Man, Machine and Motion », organisée cette fois-ci par Hamilton, « découvrait dans l’explosion visuelle du xxe siècle une source d’images merveilleuses » (Lucy R. Lippard) et, à l’ICA, « New Sculptors and Painters-Sculptors » sanctionnait le renouveau de la tradition britannique portée si haut par Henry Moore.
Mais alors que ces expositions devaient rester confinées au sein d’une aventure purement nationale, celle que le même Hamilton allait imaginer l’année suivante, en 1956, à la Whitechapel Art Gallery, s’avérera déterminante au regard d’une histoire de l’art ouvrant toutes grandes ses portes à la culture populaire, aux mass media et à la société de consommation. Dans un incroyable maelström de constructions, d’images et d’objets, « This is tomorrow » – littéralement « Voici demain » – se présente comme « une gamme de réalisations allant des pavillons d’architecture pure et des étalages de grands magasins à une effervescente fête foraine » (L. R. L.). Le collage de Richard Hamilton qui servit d’affiche et de couverture au catalogue de l’exposition pourrait être l’icône emblématique de cette manifestation, car il composait comme un inventaire de tous les signes de la modernité des temps présent et à venir. Intitulé Qu’est-ce qui peut bien rendre nos foyers d’aujourd’hui si différents, si sympathiques ?, il montrait un culturiste tous muscles bandés tenant une sorte de sucette géante frappée du mot POP et une pin-up nue, poitrine avantageuse et chapeau cloche sur la tête, dans un environnement particulièrement élaboré : plafond lunaire et mobilier design, boîte de conserve de jambon posée comme un trophée sur une table basse, télé avec image de speakerine téléphonant, abat-jour au motif d’écusson automobile, affiche de roman-photo, vue sur salle de spectacle vantant les mérites du cinéma parlant, magnétophone à bandes au premier plan, etc. Ce faisant, l’intérêt et le mérite de Richard Hamilton étaient d’avoir fait s’étendre l’esthétique jusqu’à l’environnement créé par l’homme, d’y intégrer les signes mêmes de ce qui fait notre quotidien sans discrimination ni hiérarchie entre sujet noble et ignoble, entre pratiques et techniques. Si, avec le temps, cette exposition est devenue culte, c’est bien parce qu’elle organisait un mélange des genres et sanctionnait cet irrésistible penchant du monde de l’art vers la transdisciplinarité que les années 1960 ont abondamment développée par la suite. 
À quelque cinquante ans de distance, la Tate Britain de Londres a pris le parti de réactiver cette effervescence de l’art britannique du temps en une très importante exposition intitulée… « This was tomorrow ». Structurée en neuf sections autour de thèmes comme « Materialism », « Image in Revolt » ou « Real and Imagined Cities » (en 1956, « This is tomorrow » se présentait comme une anthologie en douze parties), l’exposition londonienne ne donne pas dans la nostalgie – sinon dans une forme prospective de la nostalgie. Elle s’applique à mettre en exergue ce qu’il en a été de la formidable exploration d’une culture visuelle vivante en rameutant tout un ensemble d’œuvres des plus diverses, dont la qualité ne fut pas toujours perçue à l’époque. Il s’agit en fait d’un véritable travail d’historicisation de toutes sortes de tendances, de mouvements et de figures individuelles qui ont contribué à déterminer l’art britannique postmoderne caractérisé par une production aussi éclectique qu’hybride en relation dialectique avec les autres scènes artistiques occidentales, notamment américaine.
Si le rôle d’artistes comme Eduardo Paolozzi, Richard Hamilton, David Hockney (ill. 6) et Peter Blake (ill. 8) a été considérable, si celui d’Anthony Caro ne l’est pas moins, « This was tomorrow » est l’occasion de reconsidérer les œuvres d’artistes moins familiers comme Peter Philips, R.B. Kitaj, John Latham, Gustav Metzger (ill. 7), Joe Tilson (ill. 4), Phillip King (ill. 2), David Bailey ou bien encore Yoko Ono ou Howard Hodgkin. Elle est encore, ici et là, l’occasion de rappeler l’activité pionnière d’un marchand comme Robert Fraser, notamment producteur du légendaire album Sergent Pepper’s des Beatles, de témoigner à travers toutes sortes de photos de l’engagement britannique en faveur de la libération de la femme, de remettre en valeur les images peintes, semi-abstraites, d’un artiste comme Richard Smith (ill. 9), de souligner les recherches formelles d’un Barry Flanagan (ill. 5), etc. Du présent à l’imparfait, d’une époque et d’une exposition à l’autre, si l’écart est temporel, il demeure toutefois à l’indicatif.

L'exposition

« This was tomorrow » a lieu du 30 juin au 26 septembre, tous les jours, 10 h-17 h 50. Tarifs : 7, 5 livres (env. 10,5 et 7,5 euros). LONDRES (G.-B.), Tate Britain, Millbank, SW1P 4RG, Level 2 Exhibition Galleries, tél. 00 44 20 7887 8008, www.tate.org.uk

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°561 du 1 septembre 2004, avec le titre suivant : A Londres demain était hier

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