Vendredi 18 octobre 2019

Mécénat

L’œil sûr de Nicolas II

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2007 - 727 mots

Une partie de l’impressionnante collection d’art du prince hongrois Nicolas II Esterházy est présentée au château de Compiègne.

 COMPIÈGNE (OISE) - La rentrée des expositions réserve heureusement quelques bonnes surprises, en marge des traditionnels blockbusters. Mais il faudra, cette année, faire l’effort de se rendre jusqu’à Compiègne (Oise), dans ce château-musée qui se bat pour exister à 80 kilomètres de Paris. D’ordinaire, faute de moyens, il ne s’y tient qu’une exposition tous les deux ans. Mais son directeur, Emmanuel Starcky, n’a pas voulu s’y résigner et a mobilisé son réseau hongrois pour étoffer l’offre de visite. Il s’agissait de battre le fer d’une augmentation régulière de la fréquentation des lieux, en proposant un complément à la visite des Grands appartements, qui font l’objet d’une restauration progressive. Le résultat, qui s’inscrit dans une programmation dédiée à l’histoire des goûts, est plus que séduisant.
Depuis 1870, le Musée des beaux-arts de Budapest est détenteur de la majeure partie de l’une des plus importantes collections de l’ancien empire austro-hongrois – avec celle des Habsbourg et celle des princes de Liechtenstein (lire p. 6) –, provenant de la famille Esterházy. L’un de ses plus brillants représentants, Nicolas II (1765-1833), a poursuivi activement le mouvement d’enrichissement de cet ensemble constitué à partir du XVIIe siècle. C’est à sa collection, réunissant à sa mort quelque 1 156 tableaux, 3 500 dessins et 50 000 gravures, qu’est dédiée cette exposition. Contraint par les difficultés financières, son fils Paul III en a cédé l’essentiel à l’État hongrois – à un prix très avantageux probablement par patriotisme –, le reste étant encore aujourd’hui conservé par la fondation familiale. L’exposition de Compiègne procure donc l’occasion de réunir certaines peintures, rigoureusement sélectionnées, qui n’avaient plus été présentées ensemble depuis la cession, telles les quatre esquisses (1730-1737) destinées à l’église Saint-Charles-Borromée de Vienne, dues aux pinceaux de Pellegrini, Ricci, Gran et Altomonte.
Si le choix n’a pas retenu quelques peintures très célèbres (telle la Madone Esterházy de Raphaël), trop fragiles pour être transportées, la sélection s’est portée sur des œuvres illustrant la tonalité de la collection. Grand voyageur, Nicolas II a beaucoup acheté au cours de ses périples dans les grandes capitales européennes. Le mouvement est initié en 1794-1795 lors d’un séjour italien, au retour duquel ses bagages contiennent cinquante tableaux et « 82,5 malles de gravures ». L’art italien est donc très présent dans sa collection. Si son goût pour le caravagisme est accentué (Bassano, Strozzi), y compris dans plusieurs peintures des écoles flamandes (Jordaens), françaises (Blanchard) et espagnoles (Ribera), certaines œuvres sont plus atypiques. Ainsi de cet étonnant Véronèse tardif, Christ en croix (vers 1580) emprunt d’un mysticisme et d’une noirceur plus proches du Tintoret que du Véronèse des fêtes vénitiennes. Longtemps contestée, sa paternité vient de lui être rendue après la découverte d’un dessin préparatoire conservé au Musée Bonnat de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). La Vue de l’Arno à Florence (1742) par Bellotto, avec ses intenses contrastes de lumière, est également l’une des pièces majeures de cette collection.

Éclectisme de haute volée
Celle-ci fut en partie exposée au public dans le palais viennois de Nicolas II, le Kaunitz. Visant à l’universalité, acquéreur de pièces de bonne provenance, le prince s’est intéressé précocement à la peinture espagnole, achetant un bel ensemble sur les conseils de son fils, dont un Zurbarán d’une suavité surprenante. Quelques peintures ont toutefois perdu leur attribution d’origine, comme ce Portrait de femme longtemps attribué à Rembrandt et aujourd’hui rendu à Willem Drost. « Ce tableau illustre parfaitement la manière, dont Drost, qui fut l’un des meilleurs élèves de Rembrandt, a compris le génie de son maître à la fin de sa vie : sa capacité à abstraire les formes », souligne Emmanuel Starcky. L’autre force de la collection est son impressionnant cabinet de dessins et d’estampes, constitué principalement par l’achat de lots, et soigneusement organisé par Joseph Fischer, le directeur de la galerie de Nicolas II. Malgré son éclectisme de haut vol, cet ensemble confirme le goût pour les paysages de ce prince éclairé, qui fit aménager de somptueux jardins anglais dans sa résidence d’Eisenstadt (Autriche). Les quelques lignes d’un brillant mécénat encore mal connu, écrites ici, à Compiègne, pourraient donc susciter quelques vocations parmi les chercheurs.

NICOLAS II ESTERHAZY (1765-1833), UN PRINCE HONGROIS COLLECTIONNEUR

Jusqu’au 7 janvier 2008, Musées et Domaine nationaux du château de Compiègne, Place du Général de Gaulle, 60200 Compiègne, tél. 03 44 38 47 00, www.musee-chateau-compiegne.fr. Cat., éd. RMN, 254 p., 45 euros, ISBN 2-7118-5364-9.

NICOLAS II ESTERHAZY

- Commissariat général : Emmanuel Starcky, conservateur général, directeur du château de Compiègne, assisté de Marie Lionnet, docteur en histoire de l’art - Commissariat : Orsolya Radványi, Musée des beaux-arts, Budapest ; Stefan Körner, Fondation Esterházy, Eisenstadt ; Jacques Kuhnmunch, conservateur en chef au château de Compiègne - Nombre de pièces : 212

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°268 du 2 novembre 2007, avec le titre suivant : L’œil sûr de Nicolas II

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