Nantes (44) et Rennes (35)

L’intime et le sublime au temps des Lumières

Musée d’arts et Musée des beaux-arts - Jusqu’au 12 mai 2019

Par Dominique Vergnon · L'ŒIL

Le 25 avril 2019 - 544 mots

Frivole, le XVIIIe siècle ? Une idée reçue que les musées de Nantes et de Rennes, forts de l’expérience d’un partenariat régional précédent, remettent en cause.

Après la rigueur classique et le jeu des passions du règne précédent, une nouvelle vision de l’homme et de ses droits s’impose. Le ton est désormais à la liberté, la touche du pinceau aussi. Éprouver des sensations participe à ce bien-être, puisque « d’elles naît tout le système de l’homme », écrit le philosophe Condillac. Cela n’exclut pas « les tensions qui traversent la peinture française », dont ces deux expositions retracent l’évolution. Elles montrent que ce siècle, souvent mal perçu, est au contraire riche de vertus domestiques autant qu’esthétiques. Propos ambitieux élégamment tenu. Selon la tradition admise, la répartition des œuvres s’est faite naturellement : à Rennes le grand genre, à Nantes les petits genres. Les cent quarante tableaux partagés entre les deux lieux invitent à une relecture des thèmes et offrent une synthèse qui, bousculant la hiérarchie historique chère à Félibien, n’oppose pas, loin de là, les grands maîtres aux petits. Ces derniers, sous la poussée d’ouvrages comme Émile et La Nouvelle Héloïse, décrivent une société refaçonnée qui met au centre la famille. Les portraits témoignent de la tendresse échangée et gagnent en simplicité. Gros, Boilly, Greuze observent de près l’espièglerie et la rêverie des enfants. Reflet des goûts sociaux, la fête galante à laquelle Nicolas Lancret, d’abord proche de Watteau puis fâché avec lui, donne en y introduisant Pierrot les couleurs de la commedia dell’arte (Avant le bal costumé) reste le sujet par excellence. Si la peinture de paysage s’inspire encore des principes italiens, elle adopte avec Oudry et Hubert Robert une plastique plus nationale. Vernet, Volaire et Jean Pillement dramatisent les forces de la nature partout présente. Même morte, celle-ci acquiert avec la virtuosité de Chardin une noblesse silencieuse que salue Diderot. Deux de ses petites huiles où les fruits sont les premiers acteurs concluent le parcours nantais. Absentes au Grand Siècle ou alors contrôlées, les émotions entrent dorénavant dans les compositions religieuses et mythologiques. Elles s’infusent notamment dans les visages du grand tableau L’Adoration des anges de 1751 de Carle Vanloo, que l’on peut confronter, grâce à leur rapprochement, à son esquisse préalable exécutée en grisaille. En 1764, le talentueux François Boucher réalise deux éblouissantes narrations autour de Vulcain et de Neptune, des tableaux de format ovale insérés en 1824 dans les boiseries du salon des Sources au Grand Trianon à Versailles et qui seront repris pour une tenture. Dans un registre voisin, Vincent, un rival que David écartera, joue sur les contrastes de couleurs et de mouvements dans L’Enlèvement d’Orithye, une huile aux effets spectaculaires. Traitant aussi de sujets antiques mais plus petits, les tableaux de chevalet adaptés aux intérieurs bourgeois deviennent à la mode. La sensualité à la fin du siècle cède le pas aux valeurs stoïciennes annonçant le néoclassicisme dont Taillasson, peintre oublié, rend compte avec brio dans Olympias, accroché au Salon de 1799. Constituées avant la Révolution, sous l’Empire, puis par des donations privées et des achats après la Seconde Guerre mondiale, les collections publiques des musées de Bretagne représentent un précieux patrimoine. Les tableaux réunis à cette double occasion déploient le récit d’un art de peindre associé maintenant au plaisir de voir.

« Éloge de la sensibilité », Musée d’arts, 10, rue Georges-Clemenceau, Nantes (44), www.museedartsdenantes.fr« Éloge du sentiment »,
Musée des beaux-arts, 20, quai Émile-Zola, Rennes (35), www.rennes.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°723 du 1 mai 2019, avec le titre suivant : L’intime et le sublime au temps des Lumières

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