Dimanche 15 septembre 2019

Grand Palais

L’impressionnisme avant la lettre

Une superproduction irréprochable

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 mai 1994 - 798 mots

Avec près de 200 tableaux réunis au Grand Palais jusqu’au 8 août, Paris célèbre une nouvelle fois l’inépuisable domaine de l’impressionnisme. Éprouvée à l’occasion des rétrospectives Degas et Seurat, l’association franco-américaine fait de l’exposition \"Impressionnisme : les origines, 1859-69\", une irréprochable superproduction.

PARIS - Conservateur au Musée d’Orsay et commissaire de la présente exposition avec Gary Tinterow, du Metropolitan de New York, Henri Loyrette soulignait la nécessité d’envisager l’impressionnisme autrement qu’à travers l’objectif partiel des monographies. L’actuelle tentative de synthèse, qui, de 1859 à 1869, traque les origines de l’impressionnisme, peut être considérée comme le prototype d’une longue série qui permettra de peaufiner la connaissance d’un mouvement aussi pieusement vénéré aujourd’hui qu’il était autrefois honni et méprisé. Dans une architecture de Richard Peduzzi, qui renoue heureusement avec la sobriété, se succèdent près de 200 tableaux, provenant des principaux musées français et américains. Le Musée d’Orsay est naturellement celui dont les collections ont été les plus sollicitées, d’où, parfois, un sentiment de déjà-vu, dont il serait cependant mal venu de se plaindre. En effet, si elle ne cherche pas à infliger une démonstration fastidieuse, l’exposition suit une logique sûre et rigoureuse qui laisse rarement indifférent.

1859, naissance de l’art moderne ?
L’année 1859 constitue, aux yeux des commissaires, une rupture plus sensible que celle de 1863, à partir de laquelle Gaëtan Picon établissait l’acte de naissance, non seulement de l’impressionnisme, mais de l’art moderne. Une première salle évoque le Salon qui se tint en avril 1859 au Pavillon de l’Industrie. Presque unanime, la critique de l’époque se désespère de constater que tout le monde sait peindre, et Charles Perrier se plaint amèrement de ce que le joli soit devenu "l’héritier présomptif du beau". On regrette par ailleurs le déclin de la peinture d’histoire, tandis que le paysage s’impose comme une valeur sûre avec Théodore Rousseau, Camille Corot ou encore Charles-François Daubigny. Baudelaire, pourtant, fustige chez ce dernier "le culte niais de la nature, non épurée, non expliquée par l’imagination". Apparaît sans doute là l’une des principales lignes de partage entre l’ancienne et la nouvelle peintures. Ceux qui se feront plus tard connaître sous la dénomination impressionniste poussent à ses extrémités la leçon réaliste de Courbet (dont on peut admirer le puissant Chêne de Vercingétorix, conservé à Tokyo). Le Pavé de Chailly de Monet, la Forêt de Pissarro, l’Allée de châtaigniers à la Celle-Saint-Cloud de Sisley, la Vue de Bonnières de Cézanne, entre autres, montrent toute l’importance de l’interpré­tation que servent une touche et une palette enlevées. Si les jeunes artistes poursuivent leur apprentissage, ils influencent aussi leurs prédécesseurs. Des chefs-d’œuvre inattendus, comme l’étonnante Plage de Trouville d’Eugène Boudin conservée à Minneapolis, témoignent de la complexité de l’histoire et des bouleversements que suscite en profondeur la révolution en cours.

D’un genre l’autre
Si le paysage occupe dans l’exposition une place prépondérante, Henri Loyrette et Gary Tinterow ont choisi de mettre en valeur les différents fronts sur lesquels vont batailler les tenants de la nouvelle peinture. Aucun genre n’échappe à leurs assauts. Parmi les thèmes déclinés de section en section (la peinture d’histoire, la nature morte, le portrait, la vie moderne), le nu occupe une place centrale. Les Pompiers avaient su faire accepter une pornographie de bon aloi, les impressionnistes substituent à l’allégorie un réalisme radical qui fera scandale. La "chair nacrée" et "l’imperceptible nuance rose" cèdent le pas à "des teintes de noyées" ou à une "crasse tutélaire", selon les termes employés par la vindicte académique. Avec sa complaisante et néanmoins obscène Femme au perroquet (Metropolitan), Courbet est à nouveau à la croisée des chemins : l’histoire ne se fait ni en un jour ni en un seul tableau.

On retrouve tout au long des salles bien des hésitations, des retours en arrière, des tentatives de compromis plus ou moins voyantes, des repentirs plus ou moins amers. Les défis que les artistes se lancent les uns aux autres n’en sont que plus saisissants. Et quelques œuvres peu connues du public habitué aux cimaises d’Orsay redonnent à cette première bataille moderne tout son éclat : la Signora Adela Guerrero de Courbet (Bruxelles), la Maîtresse de Baudelaire de Manet (Budapest), l’extraordinaire Intérieur (le viol) de Degas (Philadelphie), la Repasseuse (Munich) du même Degas, le Clown au cirque de Renoir (Otterlo) ou encore Paul Alexis lisant à Emile Zola de Cézanne (São Paulo). L’impressionnisme est à nouveau promis à un bel avenir.

Impressionnisme, les origines, 1859-1869, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 8 août. Nocturnes le mercredi jusqu’à 22 heures. Réservations dans les Fnac, par téléphone au 44 78 25 05 ou par minitel 3615 Fnac ou Billetel. Catalogue, 496 p., 430 illustrations, éditions de la RMN, 350 F. En collaboration avec France 3, la RMN édite également une vidéo de Jean-Paul Fargier, 52 minutes, 159 F., ainsi qu’un CD-photo, réalisé par Tribun, 140 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : L’impressionnisme avant la lettre

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