L’implacable passage du temps

Pere Formiguera montre sa série Cronos à la Primavera Fotogràfica

Le Journal des Arts

Le 12 mai 2000

Pour sa dixième édition, « Primavera Fotogràfica » accueille 169 expositions dans 34 localités de Catalogne, tout en prenant part au « Festival de la lumière » qui réunit nombre de manifestations internationales, de Buenos Aires à Moscou. Parmi les projets présentés cette année, la série Cronos de Pere Formiguera et Bringing down the house, l’installation multimédia de Daniel Canogar, montrent la diversité d’un festival mêlant la photographie aux nouvelles technologies.

BARCELONE (de notre correspondant) - Un rendez-vous par mois, pendant dix ans. Le rythme de travail de Pere Formiguera est implacable. Une trentaine d’amis et de connaissances de l’artiste ont pourtant décidé de le suivre, en posant devant lui douze fois par an. Né en 1952, Pere Formiguera a commencé ce projet en 1991 : tous les âges étaient alors représentés, d’une petite fille d’un an à la mère de l’artiste, âgée de 75 ans. Chacun a décidé quelle portion de son corps serait photographiée, le cadrage intégrant la tête, le buste ou le corps dans sa totalité. Aucun engagement n’a été pris entre les deux parties mais, en dix ans, une seule personne a abandonné, et jamais rien n’est venu empêcher le rendez-vous mensuel. À chaque séance, Formiguera réalise dix prises noir et blanc : cinq de face, cinq de profil et, tous les sept mois, une série de dos. Au final, ce sont aujourd’hui 1 100 photographies par modèle qui enregistrent le passage du temps sur chacun. Au Centre d’art Santa Mònica, 600 images sont actuellement présentées, suivant patiemment l’évolution du visage de la mère de l’artiste ou du corps de jeunes enfants.

Passés la longueur des cheveux ou le ton de la peau, les changements sont imperceptibles d’une photographie à l’autre mais, mises côte à côte, elles représentent dix ans d’une vie sur un mode proche du langage cinématographique : chaque photogramme est quasiment identique au précédent, et les modifications de l’un à l’autre sont invisibles à l’œil nu. Pourtant, projeté au rythme de 24 images par seconde, le film donne la sensation du mouvement et reproduit le passage du temps. Alors que le projet va s’achever, Pere Formiguera a proposé à cinq modèles de poursuivre l’expérience, sans limite dans le temps, jusqu’à ce qu’un événement y mette fin. Avec Cronos, il sollicite du visiteur une attention particulière, récusant son rôle traditionnel de simple spectateur. Avant même de penser à la patience des modèles, chacun est amené à se pencher sur son propre corps, ses évolutions, son vieillissement. Cronos offre la possibilité unique d’observer ces changements, tout en offrant la distance nécessaire.

Le corps en ligne de mire
La distance en moins, l’installation de Daniel Canogar à la galerie Estrany-de la Mota s’attaque elle aussi au corps : “Au lieu d’essayer de présenter une vision catastrophique de la destruction technologique, mon installation entend symboliser le changement de peau, le dépouillement d’une ancienne structure qui s’érode rapidement. Impliqué dans les impénétrables changements de l’ère du numérique, le corps réel du spectateur s’y mêle aux corps éthérés des projections.” Le discours de l’artiste reflète son goût pour l’anatomie, les nouvelles technologies, la réalité virtuelle et ses conséquences sur l’être humain. Exposé l’année dernière à l’O.K. Centrum für Gegenwartskunst Oberösterreich, à Linz en Autriche, et actuellement montré à Barcelone, Bringing down the house (1999) en apporte la preuve. L’installation inclut de multiples projections réalisées à l’aide de câbles de fibre optique. Les images se superposent les unes aux autres sur les murs, et forment un collage que le spectateur couvre et dévoile, au fur et à mesure de ses déplacements.

“Nos technologies de l’image nous ont transformés en une représentation fantasmagorique de nous-mêmes. Dans mes installations, j’utilise la lumière et la photographie numérique pour explorer le traumatisme et l’impact psychologique produit par ces transgressions corporelles”, explique Canogar. Habituellement réservée à l’exploration intérieure du corps humain, la fibre optique apparaît très vite comme une métaphore des veines, connectant à l’intimité humaine l’image présomptueuse et robotisée. Sur les murs, des fragments de nus témoignent d’une mémoire fragile, superposée à des images extraites d’archives d’une entreprise de démolition. La chair se mêle aux immeubles en ruine. Le vieillissement est décidément une chose bien réelle.

- Pere Formiguera, Cronos, jusqu’au 31 mai, Centre d’art Santa Mònica, 7 Rambla Sta Mònica, Barcelone, tlj 11h-14h et 17h-20h, dimanche 11h-15h, tél. 34 93 316 28 10.
- Daniel Canogar, Bringing down the house, jusqu’au 13 mai, galerie Estrany-de la Mota, 18 Passatge Mercader, Barcelone, tél. 34 93 215 70 51.
- Programme de Primavera Fotogràfica sur Internet :
www.artplus.es/primaverafotografica.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°105 du 12 mai 2000, avec le titre suivant : L’implacable passage du temps

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