Samedi 22 février 2020

Photographie

L’héritage de Niépce, le motif de Man Ray

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2015 - 669 mots

À Chalon-sur-Saône et au Bal à Paris, deux images, l’une de Nicéphore Niépce,
l’autre de Man Ray d’après « Le Grand Verre » de Duchamp, préfigurent la modernité .

CHALON-SUR-SAÔNE, PARIS - Air du temps ou hasard du calendrier des commémorations, deux institutions phares, le Musée Nicéphore-Niépce et Le Bal, remettent en perspective l’influence d’une photographie particulière dans l’histoire de l’art moderne et contemporain. Le Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce pour le musée chalonnais et l’Élevage de poussière (1920) de Man Ray et Marcel Duchamp pour Le Bal ouvrent à des interprétations libres que signent respectivement Christelle Rochette, conservatrice adjointe au Musée de Chalon-sur-Saône, et le commissaire, écrivain et artiste anglais David Campany.

À Chalon, la première photographie de l’histoire réalisée vers 1826 par Niépce – dont on fête cette année le 250e anniversaire de la naissance –, depuis la fenêtre de sa maison de campagne de Saint-Loup-de-Varennes, donne lieu à une exposition des œuvres qu’elle a pu inspirer au cours de ces trente dernières années, à travers treize photographes. Ce malgré l’absence de l’héliographie sur plaque d’étain sur laquelle Niépce a enregistré les bâtiments devant sa maison et le paysage au loin, propriété de la collection du Harry Ransom Center à Austin (Texas).

En ouverture, le tirage au platine de La Chambre de l’artiste réalisé en 2008 par Daido Moriyama montre sa chambre spartiate de Tokyo et la reproduction grand format du Point de vue du Gras placée au-dessus de son lit – « pour ne pas oublier les origines et l’essence de la photographie, et l’existence de l’ombre et de la lumière », écrit-il dans View from the Laboratory (éd. Kawade Shobo Shinsha, Tokyo). Chaque jour, le photographe japonais l’observe et saisit un cliché de sa chambre. Le rituel, ainsi que le voyage entrepris à Saint-Loup-de-Varennes, a occasionné d’autres images.
Dans l’hommage rendu à Niépce, les travaux signés de créateurs de nationalité différente résonnent en écho, entre les réinterprétations de Lars Kiel Bert Bertelsen, de Joan Fontcuberta ou d’Andreas Müller-Pohle et les manipulations de Patrick Bailly-Maître-Grand ou de Paolo Gioli. Les travaux réalisés en résidence au Musée de Niépce par Emmanuelle Schmitt-Richard, JH Engström ou Alexandra Catière et l’œuvre produite lors de l’exposition « Raphaël Dallaporta » placent la figure fantomatique de l’homme au centre de leurs travaux.

La poussière comme motif
La pluralité de regards présentée au Bal, à partir de la photographie prise en 1920 par Man Ray de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, couverte de poussière dans l’atelier de Marcel Duchamp à New York, témoigne d’une interprétation de plus grande ampleur. Car il s’agit moins d’héritage que de capacité à anticiper les productions du XXe siècle, la photo en question ayant été « revendiquée par les grands mouvements artistiques sans appartenir à aucun, en abolissant au contraire les distinctions classiques entre document et œuvre, formalisme et informe, cosmique et domestique », pour reprendre les termes de David Campany.

En la considérant comme un précédent aux pratiques contemporaines de Sophie Ristelhueber, Mona Kuhn, Edward Ruscha ou John Divola, mais aussi comme une préfiguration à certaines images du désastre et de la destruction propres au XXe siècle, le commissaire propose une réflexion existentielle. Cette vaste chambre de contrepoints et de confrontations est matière à une relecture de la modernité, reprise dans l’essai publié dans le catalogue.

La poussière y apparaît comme le motif d’une composition qui convoque des pièces de nature différente couvrant la période 1920 à nos jours. De la collection de cartes postales de tempêtes de poussière aux États-Unis aux premières minutes du long-métrage Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, cadrées sur deux corps enlacés recouverts de sable, jusqu’aux figures de la forêt de bambous près de Kyoto dans le film Murmur (2006) de Kirk Palmer, les rapprochements inscrivent le trouble et la force de l’image dialectique dans l’énigme qu’elle produit. Énigme que l’on retrouve dans les abstractions des graffitis de Brassaï, d’Aaron Siskind ou les natures mortes de Wols, s’affranchissant ainsi des genres, des courants et des cloisonnements.

DUST/ Histoires de poussière. D’Après Man Ray et Marcel Duchamp
Jusqu’au 17 janvier 2016, Le Bal, 6, impasse de la Défense, 75018 Paris, tél. 01 44 70 75 50, www.le-bal.fr ; mercredi 12h-21h, jeudi 12h-22h, vendredi 12h-20h, samedi 11h-20h ; dimanche 11h-19h, entrée 6 €. Catalogue, coéd. Le Bal, Paris/MACK, Londres, 232 p., 205 ill., versions française et anglaise, 35 €.

Nicéphore Niépce en héritage
Jusqu’au 17 janvier 2016, Musée Nicéphore-Niépce, 28, quai des messageries, 71100 Chalon-sur-Saône, tél. 03 85 48 41 98, www.museeniepce.com, tlj sauf mardi et jf, 9h30-11h45, 14h-17h45 ; entrée libre. Publication, Cher Nicéphore… Douze photographes écrivent à Nicéphore Niépce, Bernard Chauveau Éditeur, 48 p., 20 €.

Légende photo
Daido Moriyama, Tokyo, Japon, 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy Akio Nagasawa Gallery, Tokyo, et Jean-Kenta Gauthier, Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°445 du 13 novembre 2015, avec le titre suivant : L’héritage de Niépce, le motif de Man Ray

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque