Vendredi 13 décembre 2019

L’expansion de la perspective

La Galerie des Offices revient sur une histoire à la croisée des sciences et de l’art

Le Journal des Arts

Le 26 octobre 2001 - 982 mots

Dans le cercle de Brunelleschi s’élabore, à partir des années 1420, un nouveau mode de représentation – la perspective – qui s’étend aussitôt aux domaines de la sculpture, de l’architecture, de la peinture mais aussi des mathématiques ou de la géométrie. À l’occasion du 600e anniversaire de la naissance de Masaccio, la Galerie des Offices de Florence évoque l’histoire de cette pratique du XIVe au début du XVIIe siècle.

Florence (de notre correspondante) - Premier peintre à utiliser la perspective linéaire comme instrument de la représentation, Masaccio (1401-1428) ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de la peinture. Pour célébrer à la fois le découvreur et l’artiste, la Galerie des Offices de Florence inaugure avec “Masaccio. L’invention de la perspective” une saison d’expositions consacrée au peintre natif de la région d’Arezzo. Jusque dans les salles des anciennes Archives d’État de la Galerie – réservées depuis quelques années aux expositions temporaires –, dix sections brossent l’histoire de la perspective, qui a trouvé des applications dans des domaines aussi variés que la scénographie, le trompe-l’œil, l’architecture ou les mathématiques. “Dix sections qui, même si elles suivent un fil chronologique (depuis les expériences picturales du XIVe siècle à Florence et à Sienne), s’entrecroisent constamment par des renvois l’une à l’autre en examinant essentiellement le XVe, le XVIe et le début du XVIIe siècle au cours desquels l’intérêt passe progressivement des procédés artistiques aux applications scientifiques, explique Filippo Camerota, commissaire de l’exposition. L’invention à laquelle se réfère le titre ne concerne pas tant le moment de la ‘découverte’ que le processus de codification de la méthode ayant intéressé artistes et mathématiciens.” En effet, des liens d’amitié et de collaboration unissent Filippo Brunelleschi et Paolo dal Pozzo Toscanelli, Leonardo et Luca Pacioli (dont le portrait par Jacopo de’ Barbari est présenté), Albrecht Dürer et Johann Stabius, Ludovico Cigoli et Galilée. Peintre et perspectiviste, expert en calculs et en géométrie, Piero della Francesca est à l’origine du concept clé de l’exposition, “celui de la ‘prospectiva’ conçue comme ‘commensuratione’ ou comme représentation mesurée de l’espace physique”. Après la perspective encore intuitive telle qu’elle transparaît dans les œuvres de Giotto et dans Le Cycle de saint Nicolas de Pietro Lorenzetti ou La Présentation au Temple de Taddeo Gaddi, apparaissent les expérimentations novatrices de Brunelleschi et de Masaccio. De même, Alberti, Paolo Uccello, Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Dürer ainsi que le mathématicien Federico Comandino et Galilée marquent-ils de façon décisive cette nouvelle conception pratique et théorique.

Un creuset d’idées et d’innovations
“L’idée est précisément de montrer comment des artistes et des mathématiciens évoluent peu à peu toujours plus sur la même voie en échangeant des informations”, ajoute Filippo Camerota. En effet, l’exposition associe des dessins originaux, des peintures, des bas-reliefs et des manuscrits illustrés de la main des plus grands peintres renaissants à des modèles reconstruits et aux principaux instruments inventés par les artistes et les mathématiciens. Dans ce climat de fascination pour la nouvelle méthode de représentation progressent les travaux de Donatello et de Ghiberti, la théorie de Leon Battista Alberti, les extravagances raffinées de Paolo Uccello et des marqueteurs comme Cristoforo da Lendinara. Si certaines pièces n’ont pu être déplacées – tels les reliefs de Donatello pour le maître-autel de Padoue, celui des fonts baptismaux de Sienne ou les panneaux de Brunelleschi et de Ghiberti pour les portes du baptistère de Florence –, elles ont été remplacées par des moulages en plâtre conservés à la glyptothèque de l’Institut d’art de Porta Romana. Parmi les originaux se trouvent, en revanche, les nombreux chefs-d’œuvre conservés aux Offices telle la Bataille de San Romano de Paolo Uccello. La Nativité de ce même peintre, réalisée pour San Martino alla Scala, laisse voir le diagramme de la perspective dans son esquisse car la couche picturale de l’œuvre est tombée. L’idée de l’illusion de la profondeur apparaît également dans la peinture de Piero della Francesca où se reflète la rigueur de la composition de la Trinité de Masaccio, et son évolution à travers les panneaux représentant les Récits de saint Bernardin, attribués à l’atelier de Pérugin. Ce concept est, dès lors, largement diffusé dans la décoration murale et dans la scénographie. Ainsi, Mantegna y fait-il référence dans L’Ascension du Christ et sur le plafond de la Chambre des époux de Mantoue. Autre maître clé de l’exposition, Léonard de Vinci joue un rôle particulier dans la théorisation de la perspective en renouvelant le rapport entre artifice géométrique et vision naturelle.

Anamorphose et astronomie
Si l’exposition aborde les aberrations marginales qui ont conduit à l’évolution de l’anamorphose, elle présente également les instruments qui ont occupé artistes et mathématiciens pendant plus de trois siècles, pour aboutir à la représentation scientifique du ciel et de la terre mise en œuvre dans les cartes militaires avec les travaux de Tolomeo, Stradano et Vasari. Outre la célèbre Adoration des Mages des Offices, aux dessins extraits du Codex Atlantico (provenant de la Bibliothèque ambrosienne de Milan), sont présentés des instruments conçus à partir des études de Léonard de Vinci et de celles des six phases lunaires réalisées par Galilée. Ainsi, l’œil s’approche-t-il toujours plus de l’univers par le biais des lentilles, faisant naître un rapport nouveau à la réalité.
Le parcours s’achève avec une incursion dans la chambre optique de Canaletto : “Il s’agit d’un instrument semblable au Reflex moderne, mais pour mieux faire comprendre son fonctionnement, on trouve à côté de l’original provenant du Musée Correr une autre chambre optique reconstruite de grande dimension (3 x 3 m) dans laquelle le visiteur peut entrer et voir la projection de la Galerie des Offices et du Palazzo Vecchio.” Parallèlement à “Masaccio. L’invention de la perspective”, un itinéraire intitulé “Masaccio et les peintres de son époque” confronte le peintre à ses confrères, Gentile da Fabriano à Paolo Uccello.

- Masaccio. L’invention de la perspective, jusqu’au 20 janvier, Galerie des Offices, Piazza degli Uffizi, Florence, tél. 39 055 26 54 321, tlj sauf lundi 8h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°135 du 26 octobre 2001, avec le titre suivant : L’expansion de la perspective

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque