Optique et cinétique

« Let’s Move », encore et toujours

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2016 - 898 mots

Une monographie « Soto » au Musée Soulages, à Rodez, un parcours dans l’op’art et l’art cinétique à La Patinoire royale, à Bruxelles, illustrent les déclinaisons d’un art du mouvement.

RODEZ, BRUXELLES - Par chance, un millier de kilomètres seulement séparent Rodez, en Aveyron, de Bruxelles en Belgique. Une broutille pour ceux qui souhaitent faire connaissance avec une forme de création qui a placé en son cœur le fantasme archaïque, celui d’introduire la mobilité dans le domaine artistique. Cependant, ce que l’on peut appeler l’« art du mouvement » englobe deux tendances proches, parfois confondues, l’op’art et l’art cinétique. Si celles-ci partagent le même héritage et une visée identique, l’op’art, comme son nom l’indique, se concentre sur les effets optiques. Le mouvement induit reste virtuel, lié à l’organisation des facettes sur la surface, à la juxtaposition de zones d’ombre et de lumière ou à l’alternance des couleurs. Ainsi, à ses débuts, l’op’art se contente de la bidimensionnalité.  L’art cinétique, en revanche, conduit l’artiste à abandonner les limites de la peinture, à quitter les cimaises, et crée le mouvement réel. Animées par des champs magnétiques ou des moteurs électriques, ces œuvres s’inspirent directement des sciences et techniques.

Par la suite, la séparation entre ces deux « branches » se révèle parfois délicate, car la ligne de démarcation entre peinture et sculpture se dissout rapidement. Jesús Rafael Soto (1925-2005) se présente comme un peintre, mais un peintre qui n’utilise pas les moyens traditionnels de la peinture. Celui qui est sans doute un des créateurs les plus intéressants de sa génération est à Rodez, où le Musée Soulages lui consacre une quasi-rétrospective. Ici, une fois n’est pas coutume, l’expression « pénétrer dans une exposition » doit être prise au sens littéral. Le visiteur est happé par une œuvre dont le noyau rouge dégage une vibration exceptionnelle (Cube de Paris, 1990). Véritable environnement, ce travail s’apparente aux « Pénétrables », faits de barres, tiges ou fils colorés. Ce sont des espaces fluides, à circulation libre, dans lesquels le spectateur se laisse immerger. Spectaculaires, les Pénétrables, par leur échelle grandiose, s’adaptent parfaitement à l’espace public.

Ailleurs, les œuvres se situent à mi-chemin entre l’illusion d’optique et une réelle vacillation d’éléments légers. En superposant deux surfaces tramées ou en suspendant sur un fond finement rayé des écheveaux de fil de fer, des spirales dessinées sur du Plexiglas ou des tiges mobiles, l’artiste obtient un mouvement vibratoire subtil. L’immense Escritura Muro Negro (1977), qui occupe un mur entier, évoque une partition musicale fantaisiste, refusant les règles de la composition traditionnelle. Il ne s’agit pas d’un hasard puisque Soto, fasciné par la musique, s’intéresse de près à la technique sérielle de Schoenberg, et cherche à donner un équivalent pictural au système atonal du compositeur autrichien. « Si la musique a codifié ses valeurs, pourquoi la plastique ne ferait-elle de même ? », interroge l’artiste. 

Un des mérites du choix effectué à Rodez, réalisé avec la complicité de la famille de l’artiste et par la compétence du commissaire Matthieu Poirier, est de proposer des travaux qui remontent aux débuts de la carrière de Soto. Moins géométriques, plus « brutes », ces œuvres gardent un aspect presque matiériste. Un dernier conseil : avant de quitter le lieu, il faut s’arrêter devant Vibrations pure (1968). Les tonalités blanches et grises, moins dans la séduction que les couleurs chatoyantes habituelles – l’écueil pour ce type d’œuvres –, forment une gamme chromatique délicate qui provoque un glissement subtil de l’œil sur la surface.

À La Patinoire, Bruxelles
Quittons le Musée Soulages pour Bruxelles où l’exposition « Let’s Move » est de nature totalement différente, par son cadre et par son choix d’angle. Sommes-nous dans un musée ou dans une galerie ? La Patinoire royale est une institution hybride qui embrasse une galerie et un espace qui met en scène des manifestations à caractère muséal. Ouvert depuis moins d’un an, le lieu expose, après la Figuration narrative, des artistes qui, durant les années 1960 et 1970, s’intéressent à la représentation du mouvement. Autrement dit, en l’absence regrettable d’un musée d’art moderne dans la capitale belge, ce beau bâtiment classé offre au spectateur des expositions de type historique. Pour autant, ce programme ambitieux ne cherche pas à dissimuler une visée commerciale, indispensable à son financement.

Faut-il s’offusquer de ce mélange des genres ? Nullement, car les règles du jeu sont clairement énoncés par Constantin Chariot, le directeur de La Patinoire, lui-même ancien conservateur des musées de Liège. La qualité des œuvres réunies ici reste la meilleure réponse à toute critique. Sans vouloir (pouvoir) faire un tour exhaustif de l’op’art et de l’art cinétique, l’ensemble choisi par l’universitaire et spécialiste Arnauld Pierre en donne un bon aperçu.

Difficile de parler d’un parcours balisé car le visiteur croise tantôt des regroupements personnels (François Morellet qui s’amuse de la géométrie ; Julio Le Parc et ses splendides constellations poétique ; Carlos Cruz-Díez avec une installation lumineuse), tantôt des thèmes fédérateurs – parfois trop fédérateurs pour être pertinents : « Lumière et mouvement », « La troisième dimension », « L’effet moiré ». Aux côtés de « vedettes », le plaisir ressort essentiellement des rencontres avec des artistes moins connus (Karl Gerstner, Francisco Sobrino, Angel Duarte ou encore Antonio Asis, un peu trop présent ici). Tandis que d’autres œuvres, interactives, se déclenchent au passage du spectateur  (Jacob Stein et ses Trois spirales mobiles, Weng-Ying Tsai, Frank Malina).

Jesús Raphael Soto
Jusqu’au 30 avril, Musée Soulages, jardin du Foirail, avenue Victor-Hugo, 12000 Rodez, tél. 05 65 73 82 60, www.musee-soulages.grand-rodez.com, tlj sauf lundi, 11h-19h, entrée 9 €. Catalogue, 128 p, 25 €.

Let’s Move
Jusqu’au 26 mars, La Patinoire Royale, rue Veydt 15, Bruxelles, tél. 32 025 027 824, www.lapatinoireroyale.com, du mardi au samedi 11h-13h, 14h-19h, entrée libre.

Légende photo
Jesus Rafael Soto, Cube de Paris, 1990. © Photo Beatrice Hatala/archives Soto.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°449 du 22 janvier 2016, avec le titre suivant : « Let’s Move », encore et toujours

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque