Les plages obscures de Léon Spilliaert

Rétrospective pour un génie multiple

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996

Figure inclassable de l’art belge fin de siècle, Léon Spilliaert fait l’objet d’une rétrospective dans sa ville natale. Une révélation qui, en 180 numéros, balaie les multiples facettes d’un artiste singulier en mettant l’accent sur des œuvres rarement présentées.

OSTENDE - Autodidacte, Spilliaert (1881-1946) se place à la croisée des chemins qui, en Belgique, forment une avant-garde singulière. Réaliste, le peintre s’attache aux sites d’Ostende, station balnéaire fort prisée, dont il saisit les profondes perspectives et les jetées infinies qui se perdent dans la mer grise. Irréaliste, le peintre noctambule rend les lieux singuliers et inquiétants. Tantôt il en escamote toute présence humaine, tantôt il la réduit à une simple silhouette étrange qui semble perpétuellement fuir le regard. Tout confine à la solitude.

Aux larges espaces désertés qui annoncent l’"inquiétante étrangeté" d’un Chirico répondent en écho les autoportraits obsessionnels peints vers 1907-1909, que les effets d’éclairage désarticulent aux limites de l’expressionnisme. Spilliaert donne à la couleur une autonomie nouvelle. Les figures évolueront bientôt, sous l’influence de l’Art nouveau et des Nabis, vers de larges aplats chatoyants.

Célèbre, trop célèbre
L’artiste va à l’essentiel. Il dépouille l’être de tout accessoire pour atteindre les limites de l’abstraction. Plus tard, le bonheur quotidien et la vie de famille brisent cet élan créateur, bâti sur la solitude et l’errance nocturne dans Ostende. L’œuvre devient mièvre et se répète. Spilliaert s’ancre dans son temps et cède de plus en plus à la mode. Vers 1919, l’artiste se rapprochera d’un expressionnisme qu’il avait anticipé, sans retrouver pourtant les puissantes formules qui faisaient la marque de ses dessins d’antan.

L’exposition fait la part belle à ces œuvres qui charment autant par leur puissance plastique que par l’imaginaire qui s’y déploie. La texture des images de Spilliaert – mêlant lavis, aquarelle, gouache et pastel – interpelle le regard, qui aspire à toucher ces étendues suaves.

Organisée dans des salles étriquées, l’exposition a le mérite de présenter une centaine (soit plus de la moitié) de dessins inconnus ou rarement montrés. Un nombre appréciable d’œuvres célèbres ont aussi fait le voyage d’Ostende. On regrettera toutefois le parti pris d’exhaustivité qui a conduit les organisateurs à balayer en un large regard panoramique la production de Spilliaert, au détriment de plongées thématiques qui auraient mieux servi l’artiste.

Car celui-ci reste encore largement à redécouvrir. Les monographies qui lui ont été consacrées sont rares, et en dehors d’une rétrospective organisée à Bruxelles en 1982, la recherche n’a pas beaucoup avancé ces dix dernières années. Situation paradoxale pour un artiste que l’histoire de l’art place désormais au niveau d’un Ensor ou d’un Khnopff.

Un univers singulier
Quinze ans après le texte majeur signé par Francine-Claire Legrand, le catalogue de l’exposition, richement illustré, offre l’amorce de nouvelles recherches. Anne Adriaens-Pannier, à qui l’on doit la principale contribution, a consacré à Spilliaert un doctorat dont elle trace ici les perspectives. Dans la lignée de Francine-Claire Legrand, l’auteur pénètre l’œuvre avec érudition et sensibilité ; elle en révèle les motifs profonds et l’évolution progressive en les rattachant à leur contexte – Spilliaert n’était donc pas si isolé – et aux idées dominantes de l’époque. L’ouvrage accompagne avec bonheur une exposition à voir et à revoir, afin de pénétrer l’univers singulier des inquiétudes nocturnes de Spilliaert.

LÉON SPILLIAERT, Musée des beaux-arts d’Ostende, jusqu’au 27 mai, tous les jours de 10h à 18h, entrée 250 FB. Catalogue publié chez Ludion, diffusé par Flammarion, 1 200 FB.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Les plages obscures de Léon Spilliaert

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