Les paradoxes de Marisa Merz

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 28 juin 2010

Première exposition muséale d’une artiste de l’art pauvre.

PARIS - Marisa Merz est sans doute l’un des artistes contemporains les plus étranges, à la fois par sa personnalité, alternativement discrète et exubérante, et par son œuvre, méconnue et déroutante. Si elle a participé depuis 1967 à de nombreuses expositions collectives, très souvent sous la bannière de l’arte povera, son travail n’a presque jamais été présenté individuellement. Les galeries Jean Bernier à Athènes, Konrad Fischer à Düsseldorf, Tucci Russo et Christian Stein à Turin, et Toselli à Milan, sont parmi les rares à en avoir eu le privilège. Ce ne serait là qu’un détail si, en outre, Marisa Merz ne refusait avec la dernière énergie de vendre la moindre de ses œuvres, dont elle est ainsi à la fois la créatrice et l’unique collectionneuse. Il n’y a probablement pas un autre artiste au monde qui ait adopté cette attitude.

De telle sorte que le visiteur qui pénètre dans les galeries contemporaines du centre Georges Pompidou, pour cette première muséale, n’a qu’une idée très vague de ce qu’il va découvrir de cette artiste née en 1931. Il sait tout au plus qu’elle est l’épouse de Mario Merz, et il s’attend peut-être à trouver des liens de parenté et des correspondances très fortes jusque dans les œuvres - de Lee Krasner et Jackson Pollock à aujourd’hui, le cas est relativement fréquent. Il n’en est rien : le travail très personnel de Marisa Merz est aussi féminin, raffiné et amoureux que celui de son époux, au contraire, est rude, primitif et solitaire. Les rapports qui nécessairement existent entre ces deux aventures sont d’ordre strictement privé, et l’on ne peut que s’en féliciter.

Entièrement consacrées à cette seule exposition, les immenses salles des galeries contemporaines sont loin d’être encombrées : sculptures et dessins s’approprient l’espace avec une assurance singulière. Et pourtant, la plupart d’entre eux semblent d’une grande fragilité, d’une extrême ténuité en tout cas, suspendus à leurs conditions d’existence précaire. Leur présence est d’autant plus convaincante qu’ils paraissent éphémères. A la fois fortes et sans défense, les figurines d’argile ou de paraffine ne sont pas sans rappeler l’art de Medardo Rosso ou celui de Constantin Brancusi. Privés de regard, ces visages parfois polychromes, disposés sur des socles métalliques, sont comme reclus en eux-mêmes. Les dessins, au crayon noir ou de couleurs, et qui combinent différent matériaux – le langage de Marisa Merz est bien celui de l'Arte Povera – explorent sans relâche ce même thème du visage.

Mais, à l’inverse des sculptures, ils sont curieusement doués de vie : le trait est rageur, les formes s’enchevêtrent, le tressage serré des lignes suscite d’infinies tensions. Les grands draps tressés de fils de cuivre, qui prennent au mur des formes contrariant la géométrie, évoquent un univers musical, abstrait et sensible, dont on comprend qu’il est ici essentiel. Pour Marisa Merz, l’art n’est évidemment pas une simple affaire de regard : il ne se sépare jamais de sa vie, jalousement préservée, définitivement secrète.

Centre Georges Pompidou, jusqu’au 2 mai. Catalogue avec des contributions de G.Celant, R. Fuchs et C. Grenier, 288 p, 200 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Les paradoxes de Marisa Merz

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