Mardi 11 décembre 2018

Musée d’Orsay

Les musées du Caire retrouvent leur mémoire

D’Ingres à Albert Marquet, près d’une centaine d’œuvres oubliées

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994 - 759 mots

Du 5 octobre au 8 janvier, le Musée d’Orsay accueille une exposition exceptionnelle, tant par la qualité des œuvres présentées que par leur cheminement insolite, du Paris des années vingt aux rives du Nil. \"Les oubliés du Caire\" sont aussi le point d’orgue d’une remarquable coopération franco-égyptienne.

Paris - La redécouverte de dizaines d’œuvres de premier plan est un événement rarissime. Les circonstances de celle qui fut faite dans les musées du Caire par Françoise Cachin et Geneviève Lacambre, à la faveur d’une mission en 1988, la rendent, sinon exceptionnelle, à tout le moins exemplaire. En effet, conservateurs et historiens occidentaux savaient que le Musée de Guézireh et le Musée Mahmoud Khalil possédaient des œuvres françaises du XIXe siècle, mais personne n’avait jusqu’alors été en mesure de déterminer leur importance, ni de se prononcer sur leur authenticité.

Il n’était pas exclu, remarque Geneviève Lacambre, commissaire de l’exposition, que la patine du temps n’ait caché de simples copies. La prudence était de rigueur, même si l’un des chefs-d’œuvre de Gauguin, La vie et la mort (1889), conservé au Musée Mahmoud Khalil, avait été présenté dans l’exposition "Gauguin and the Pont-Aven Group" à la Tate Gallery en 1966.

Francophilie
On ne saurait expliquer le manque de curiosité des spécialistes pour ces collections ; en revanche, la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922, époque à laquelle elles furent constituées, et la situation politique et culturelle du pays qui a prévalu depuis la révolution nassérienne, permettent de comprendre la relative indifférence des autorités égyptiennes à leur égard. C’est grâce à Bernard Malauzat, conseiller culturel à l’ambassade de France, qui alerta en 1987 le Musée d’Orsay, que ces peintures et sculptures de premier plan allaient enfin retrouver la lumière.

Aujourd’hui propriété de l’État égyptien, ces œuvres ont été acquises à partir des années vingt sur le marché parisien par deux personnalités du royaume : le prince Youssef Kamal, membre de la famille régnante, fortement impliqué dans la vie culturelle de son pays (il avait fondé en 1908 une école des beaux-arts) et Mohammed Mahmoud Khalil, dont l’épouse, Émilienne Luce, était d’ailleurs française. La francophilie était alors une façon de réagir à la longue influence anglaise, et Mahmoud Khalil – qui fut successivement sénateur, ministre et président du Sénat –, contribua activement à la venue au Caire de fonctionnaires français, et en particulier à celle de Louis Hautecœur. Celui-ci organisa en 1928 une exposition d’art français, à laquelle le mécène prêta plus de cinquante œuvres.

Essentiellement conseillé par le peintre Edmond Aman-Jean, qui lui fera prendre le chemin des galeries Allard, Bernheim-Jeune, Durand-Ruel et Georges Petit, Mahmoud Khalil se laisse aller à un bon goût exempt du moindre risque, qui le tiendra à l’écart des audaces d’un Barnes. Ses choix, cependant, témoignent de la volonté de créer une sorte de petit Louvre, ou à tout le moins de rivaliser avec d’autres collectionneurs prestigieux comme le japonais Kojiro Matsuka, qui était, lui, conseillé par Léonce Bénédite, conservateur du Musée du Luxembourg. Quoi qu’il en soit, son jugement était assez sûr pour lui permettre d’acquérir des œuvres extraordinaires, comme cette Odalisque d’Ingres, variante de la Grande Odalisque conservée au Louvre, qui constitue naturellement l’une des principales attractions de l’exposition.

Une coopération exemplaire
Des œuvres de Boudin, Courbet, dont le Portrait de l’artiste, dit aussi L’Homme à la Pipe, Daumier, Delacroix, Gauguin, Ingres – avec encore un portrait d’Isaure Leblanc enfant – Millet, Monet, dont le magnifique Pont sur l’étang aux nymphéas, Moreau, Pissarro, Renoir, Rodin – avec un plâtre unique, premier projet pour son monument à Balzac – Sisley, Toulouse-Lautrec, Van Gogh – représenté par Genêts et coquelicots – donnent à cet ensemble, oublié de longues années dans des musées fermés au public, un caractère unique.

Il n’aurait pas été possible de l’exposer sans une vaste campagne de restauration qui, sous l’autorité d’Odile Cortet, du service de restauration de la RMN, fut entreprise en 1993. Cette campagne a non seulement permis de redonner aux tableaux tout leur éclat, mais aussi de former sur place de jeunes restaurateurs, et de mettre sur pied un atelier qui devrait pouvoir fonctionner désormais avec toutes les garanties nécessaires. Formation d’autant plus indispensable que le ministère de la Culture égyptien, qui a bien compris l’intérêt de cet élément du patrimoine, a remis en valeur le Musée Mahammed Naghi et le Musée d’art moderne (tous deux inaugurés en 1991), tandis que le Musée Mahmoud Khalil ouvrira ses portes d’ici la fin de l’année, dans l’ancienne villa du collectionneur, à Guizeh, sur les bords du Nil.

\"Les oubliés du Caire\"

Musée d’Orsay, jusqu’au 8 janvier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Les musées du Caire retrouvent leur mémoire

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