Dimanche 25 octobre 2020

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Les fictions constantes de SebastÁ­an DÁ­az Morales

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 24 février 2015 - 711 mots

Pour sa première monographie en France, l’artiste argentin installe au Fresnoy une atmosphère baignée d’une ambiguïté permanente entre fiction et réel.

TOURCOING - Un jeune homme se déplace, impassible, monte des escaliers, en descend d’autres, sans que jamais n’apparaisse une issue dans ce film de Sebastían Díaz Morales (Pasajes I, 2012-2013). Le montage, le collage de ces différents lieux, est impeccable, qui voit s’enchaîner couloirs et volées de marches dans un dédale sans fin possible, sans but apparent. Plus loin, sur un écran de même format, c’est à travers des franchissements de portes successives et de couloirs encore qu’évolue le personnage (Pasajes II, 2012-2013) ; c’est d’ailleurs un long corridor sombre nimbé de lumière bleutée qui sert de prélude à la manifestation que consacre à l’artiste Le Fresnoy, à Tourcoing. Il y a du labyrinthe à la Jorge Luis Borges dans cet enchevêtrement d’espaces que l’œil devine pouvoir être aussi un enchevêtrement mental. Le maître argentin des lettres et compatriote de l’artiste n’est pas loin en effet, dont quelques ouvrages sont disposés sur une table à la fin de l’exposition. Camus, l’homme de La Chute, est là également, de même que Julio Cortázar ou La République de Platon, mis en exergue comme des référents affirmés et assumés. Elle est finement jouée cette exposition de celui qui, il y a une dizaine d’années, vint terminer ses études ici même et parvient depuis à positionner subtilement son œuvre à la croisée d’un questionnement existentiel et poétique et de préoccupations politiques, dont certaines liées aux turbulences vécues par l’Argentine contemporaine. En une petite dizaine d’œuvres, dont sept films projetés sur des supports et avec des formats divers, elle parvient à plonger le visiteur dans une sensation de perte, dans le sens où toujours sont déjouées ses impressions premières.

Chute vers la réalité
Le travail est exigeant et réclame un peu de temps, celui d’une révélation qui toutefois n’est jamais synonyme d’accomplissement tant les lectures et interprétations restent ouvertes. Ainsi dans sa toute dernière œuvre, Suspension (2014), où sur un écran géant un homme semble flotter, chuter, dans un environnement aquatique soumis à une lumière changeante, avant que n’apparaisse à la toute fin une équipe de tournage, provoquant une incompréhension volontaire entre réel et fiction. « Cet homme essaye de rentrer dans la réalité. Il y avait l’idée d’un mouvement qui ne finit jamais, sans résolution du conflit, ce qui permet de laisser ouvert et que chacun y aille de sa propre réalité, de son histoire », commente l’artiste. Des préoccupations présentes également dans Oracle (2010), double projection en forme de livre, où l’enchaînement des images sans logique apparente, avec pour bande-son le bruit d’oiseaux marins, délivre finalement comme les fragments d’un portrait sensible de l’époque que chacun sera libre d’assembler.

De la présence de Platon sur la table des références s’entend une réflexion sur la nature du regard, la manière et la possibilité de percevoir. Or en divers endroits en effet, le regard est défié dans sa compréhension même de ce à quoi il est confronté. Comme dans Insight (2012), film montrant une équipe sur un plateau de tournage, d’abord immobile avant que la caméra ne zoome sur des détails, puis que l’image n’explose et ne s’éparpille lentement, s’agissant en fait d’un miroir. Se révèle alors la « véritable » équipe, ou la véritable image de celle-ci, si tant est qu’in fine quelque chose puisse être vrai dans ce montage, tant sa construction insuffle d’ambiguïté au réel. Tandis que dans son film sans doute le plus célèbre, Lucharemos hasta anular la ley (2004), des images de manifestations face au parlement argentin lors de la violente crise économique prennent une texture particulière, presque proche de celle du « cartoon ».

C’est là tout le concept de « Ficcionario » cher à l’artiste, qui consiste à se jouer de la temporalité tout en installant une distance entre le réel et ce que chacun peut en faire, mais surtout à raconter la réalité comme une fiction en déconstruisant patiemment la première. Ou comme il le dit lui-même : « La réalité est une construction. Cela m’intéresse de m’emparer des éléments du réel qui retiennent mon attention, afin de les regrouper tous ensemble, mais à la fin reste une construction du réel en fiction, avec un langage différent. »

SebastÁ­an DÁ­az Morales. Ficcionario

Jusqu’au 26 avril, Le Fresnoy -Studio national des arts contemporains, 22, rue du Fresnoy, 59200 Tourcoing, tél. 03 20 28 38 00, www.lefresnoy.net, tlj sauf lundi-mardi 14h-19h, vendredi-samedi 14h-20h, entrée 4 €.

Légende photo
Sebastian Diaz Morales, Pasajes II, 2013, vidéo, 15 min. © Sebastian Diaz Morales.
Sebastian Diaz Morales, Suspension, 2014 vidéo HD, 8 min. © Sebastian Diaz Morales. Production Mondriaan Fonds, en coproduction avec Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°430 du 27 février 2015, avec le titre suivant : Les fictions constantes de SebastÁ­an DÁ­az Morales

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