Vendredi 28 février 2020

Art construit

Les dévoiements de la géométrie belge

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2015 - 642 mots

À Mouans-Sartoux, une exposition sur l’art construit belge des années 1920 à nos jours offre de nombreuses surprises et découvertes.

MOUANS-SARTOUX - « Fume, c’est du belge », disait l’adage populaire, renvoyant aux grandes heures de la contrebande de tabac qui sévit à la frontière franco-belge entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres. À Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes), l’Espace de l’Art concret (EAC) n’offre rien à fumer mais invite à découvrir des artistes qui, en dépit d’une saveur particulière, sont, à l’exception de quelques noms tels Georges Vantongerloo, Pol Bury ou Michel Seuphor, demeurés mal connus de notre côté de la frontière.

Eu égard à la spécificité des lieux, c’est d’art construit dont il est question avec l’exposition « L’abstraction géométrique belge », qui embrasse une période allant des années 1920 à nos jours. Une présentation qui n’est donc pas avare en surprises, à l’instar de celle réservée par Pierre-Louis Flouquet (1900-1967) dont un grand tableau de 1923, Construction no 43, irradie l’espace de la deuxième salle. Ce que la parfaite superposition et imbrication de plans colorés nous enseigne, c’est la porosité européenne des théories et mouvements modernes.Elle est particulèrement évidente entre le Bauhaus et De Stijl, s’agissant tant de géométrisation et de rationalisation que de tentatives d’élaborer une synthèse entre les disciplines. Un dessin de Vantongerloo daté de 1926 le rappelle opportunément, qui sur la même feuille représente les tracés du plan et de l’élévation d’une maison particulière. De même, plus loin, qu’un élégant service à café dessiné par Marcel-Louis Baugniet (1896-1995) à la fin de sa vie. Ces sources néanmoins laissent s’exprimer quelques accents singuliers, à commencer par une appétence certaine pour la courbe, vérifiée chez Victor Servranckx (1897-1965) qui semble défier les règles grâce à des ondulations d’une belle sensualité dans un environnement rigoureux (Opus 12, 1920).

Surprenante est également la persistance dans le temps d’un langage dans lequel ce vocabulaire géométrique est essentiellement au service  des problématiques d’autonomie de la peinture et de définition de l’espace, y compris dans des périodes, les années 1940-1960 notamment, où l’abstraction dominante se fait plus lyrique. De très belles occurrences sont à relever dans les tableaux de Jo Delahaut (1911-1992) et surtout du remarquable Guy Vandenbranden (1926-2014), ce dernier introduisant la laque dans certaines de ses compositions afin de jouer avec la netteté des volumes.

Espaces instables
Dans un essai publié dans le catalogue, le critique d’art Claude Lorent résume parfaitement la permanence d’un certain esprit : « […] les artistes sont de merveilleux indisciplinés qui adorent pervertir les règles trop bien édictées pour les reformuler à leur manière, pour se les approprier, pour les détourner avec sérieux, sens critique et parfois avec humour ! Sous ces angles conjugués pour le meilleur avec l’acceptation des irrégularités et des dérapages contrôlés, la mouvance a pu se construire un avenir qui n’est pas sans futur. »

Le futur, ce sont par exemple les trois artistes contemporains conviés à exposer. Parmi eux Peter Vermeersch, dont les tableaux aux dégradés de couleur évanescents sont souvent aussi plats qu’insipides, trouve là un mode d’expression plus intéressant avec une simple projection rectangulaire : son axe, décalé par rapport à une paroi au bleu soutenu, crée mine de rien un espace instable en brouillant l’existant (Untitled, 2015).

Ann Veronica Janssens fait merveille avec deux parallélépipèdes en verre que l’on comparerait volontiers à des aquariums, dont le contenu d’huile de paraffine, d’eau distillée ou de feuilles de latex engendre d’étranges effets d’empilements de matières invisibles, avec parfois une subtile réverbération de couleur (Yellow Yellow, 2010 ; Cocktail Sculpture, 2008) ; des œuvres construites elles aussi, qui créent des espaces paradoxalement définis et indéfinis tout à la fois, car il est malaisé de distinguer s’il s’agit de matière ou de vide. Déjouer les attentes et les règles, toujours.

L’ABSTRACTION GÉOMÉTRIQUE BELGE

Commissaire : Fabienne Grasser-Fulchéri
Nombre d’artistes : 21
Nombre d’œuvres : environ 70

L’ABSTRACTION GÉOMÉTRIQUE BELGE

Jusqu’au 29 novembre, Espace de l’Art concret, château de Mouans, 06370 Mouans-Sartoux, tél. 04 93 75 71 50, www.espacedelartconcret.fr, tlj sauf lundi et mardi 13h-18h, entrée 7 €. Catalogue, coéd. Espace de l’art concret/Snoeck, 96 p., 22 €.

Légende Photo :
Ann Veronica Janssens, Yellow Yellow, 2010, verre, huile de paraffine, feuille latex, vue de l'exposition « L'abstraction géométrique belge », Espace de l'Art Concret, Mouans-Sartoux. © Photo : François Fernandez.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°441 du 18 septembre 2015, avec le titre suivant : Les dévoiements de la géométrie belge

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