Les devinettes du professeur Alberola

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 21 novembre 2008

Dialoguer avec le passé pour mieux comprendre le monde actuel. Donner la parole au local pour mieux appréhender le global. L'art de Jean-Michel Alberola se plaît à cultiver le paradoxe.

"La question du pouvoir est la seule réponse. " Monumentale, peinte en noir sur le fond blanc du mur, mêlée à tout un lot de figures fragmentées difficilement repérables, la formule interpelle celui qui la regarde. Son caractère abrupt, voire péremptoire, l’invite irrésistiblement à s’interroger sur son sens. Que veut donc dire l’artiste ? À quel débat faut-il associer cette phrase ? Quelle réflexion illustre-t-elle ? Le moins que l’on puisse dire est que Jean-Michel Alberola ne nous fournit guère de clés. Comme s’il cherchait délibérément à entretenir le mystère pour mieux exciter notre attention et nous inviter à dénicher le propos.

Autant d’énigmes à résoudre
Qu’elles soient sur toile, sur papier ou au mur, les œuvres peintes et dessinées d’Alberola cultivent cette façon de faire et leur titre n’aide guère à y voir plus clair. C’est que, comme l’affirme Michel Onfray au tout début de l’étude qu’il vient de consacrer à Valerio Adami, « toute peinture digne de ce nom recèle une énigme ». Non que l’art du peintre tienne nécessairement de la charade ou de la devinette, mais toute œuvre peinte, comme le dit encore le philosophe, n’arrête le regardeur que si elle comporte « un problème à résoudre ». Il est question d’y déceler un sens caché. Pour cela, elle « requiert furieusement la complicité d’un entendement affiné ».
La démarche de Jean-Michel Alberola est pleinement de cette trempe. Parce que ses œuvres s’offrent à voir inachevées, morcelées, tronquées, cultivant une sorte de dialectique de la lacune et du manque, elles nous apparaissent composées sur les modes de l’énigme, de la devinette, du rébus, de la charade ou du logogriphe. Si c’est le cas, elles ne le sont pas cependant sur le mode d’un simple jeu ludique et gratuit, mais parce que le peintre ne veut pas livrer au regard une image qui soit bouclée, par trop close et refermée sur elle-même. Il veut tout au contraire laisser l’imaginaire du spectateur pouvoir y circuler en toute liberté. Y errer aux risques mêmes qu’il s’y perde.
Alberola est l’ennemi juré de l’image prête à consommer, dans l’immédiat de sa découverte. Il veut qu’elle fasse écho au plus profond de la conscience de celui qui la regarde, qu’elle l’éveille et qu’elle l’entraîne à toutes sortes d’investigations dans le labyrinthe de ses pensées. En cela, Alberola rejoint la fameuse formule de Léonard : « La pittura è cosa mentale », c’est-à-dire qu’avant d’être représentation, la peinture se fait par l’esprit.

« Devenir chien d’aveugle »
« La sortie est à l’intérieur », proclame le titre d’un autre mur peint de l’artiste. Au-delà du paradoxe, l’expression est emblématique de la forme de sa pensée dans une dynamique qui organise la subtile collusion entre énergies centripète et centrifuge. De même qu’en surface d’une série de grandes encres sur papier sur le thème récurrent de « La vision de… », Alberola inscrit respectivement : « Paupière supérieure » en haut et « Paupière inférieure » en bas de l’image, excédant de la sorte l’idée d’une dilatation de la perception. Ici et là, il est question d’espaces. On pourrait même dire en citant Georges Perec d’Espèces d’espaces tant il est avéré que l’œuvre du peintre se présente comme une multitude d’îlots. Rassemblés, ceux-ci configurent un immense archipel offrant à la peinture comme la possibilité d’une œuvre.Une lettre de Karl Marx à A. Ruge en 1843 affirme que « l’humanité n’entame aucun travail nouveau mais qu’elle parachève consciemment son travail ancien ». Une foule de notations structurées comme des organigrammes aux allures picabiennes pour tenter d’instruire un sentiment politique. Des petites sculptures fétiches monochromes frappées d’inscriptions absconses comme « La parole ne pas. » ou « Devenir chien d’aveugle. » Des sculptures en néon dessinant des paroles ambiguës, entre prophétie provocatrice, slogan politique ou jeu de mot à la Duchamp. L’art de Jean-Michel Alberola ne connaît aucune limite. Polymorphe, éclectique, composite, il se veut résolument ouvert et emprunte à toutes les formes et à tous les moyens d’expression.
Et pourtant – paraphrasant une citation de Georges Lukács qu’affectionne particulièrement le peintre – « il y a un ordre caché dans [cette œuvre], une composition dans l’entrelacement confus de ses [images]. Mais c’est l’ordre indéfinissable d’un tapis ou d’une danse : il semble impossible d’interpréter son sens et encore plus impossible de renoncer à une interprétation ». Ainsi partagée entre ces deux extrêmes, l’œuvre de Jean-Michel Alberola s’offre-t-elle à lire et à regarder comme le lieu d’une interrogation sans cesse en acte.

Biographie

1953
Naissance à (Algérie).

1962
S’installe en France et entre à l’école des Beaux-Arts de Marseille.

1981
Première exposition aux côtés des peintres de la Figuration libre : Robert Combas et Gérard Garouste.

1982
Est représenté par la Galerie Daniel Templon à Paris.

1991
Professeur à l’École nationale des beaux-arts de Paris, poste qu’il occupe toujours.

1997
Rétrospective au Musée d’art moderne de la ville de Paris.

2008
Expose simultanément à Saint-Étienne et à Nancy.

Autour des expositions

À Saint-Étienne : « Jean-Michel Alberola, la précision des terrains vagues » jusqu’au 25 janvier 2009. Musée d’Art moderne de Saint-Étienne, rue Fernand-Léger.
Tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h.Tarifs : 4,50 et 3,70 euros. www.mam-st-etienne.fr
L’exposition stéphanoise s’articule autour des peintures murales réalisées in situ, spécialement pour l’occasion, par l’artiste. Dessins et objets en néons en ponctuent le parcours.

À Nancy : « Jean-Michel Alberola, huile sur toile » jusqu’au 28 janvier 2009. Musée des Beaux-Arts de Nancy, 3, place Stanislas. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h. Tarifs : 6 et 4 euros. www.nancy.fr
Présentant près de 80 toiles réalisées ses 10 dernières années, l’exposition nancéenne se concentre sur l’œuvre peint d’Alberola, qui est aussi à la fois le commissaire et le scénographe de cet accrochage.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°608 du 1 décembre 2008, avec le titre suivant : Les devinettes du professeur Alberola

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