Vendredi 28 février 2020

Installations

Les constellations de Didier Faustino

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2015 - 804 mots

Le Magasin déroule un parcours déroutant qui mêle architecture, performance, installation, vidéo et design.

GRENOBLE - Il y a deux manières de découvrir l’exposition que l’artiste et architecte Didier Faustino a déployée au Magasin, à Grenoble : soit foncer bille en tête vers la grande nef pour admirer l’œuvre qui s’offre au visiteur une fois franchie la porte d’entrée ; soit reculer ce moment pour clore le parcours, ce que nous fîmes. Cette exposition est d’abord un titre, subtil et merveilleux : « Des corps & des astres ». Il s’agit, en fait, d’un jeu de mots conçu à partir de l’une des pièces ici montrées, réalisée il y a deux ans et intitulée Décors & désastres. « On pourrait dire que ce sont les corps de mes désirs et les étoiles de mes illusions », sourit Faustino. Dans la présentation, les corps, en réalité, ne sont que suggérés. Les astres, eux en revanche, s’exhibent à profusion, même si, force est de constater, ils ne sont pas toujours lumineux.

D’emblée, on pénètre dans une pièce très sombre, simplement éclairée par la lueur dispensée par l’œuvre Nowhere Somewhere, structure en aluminium et néons évoquant une série de flèches entremêlées, qui indiquent moult directions sans en privilégier une particulièrement. L’effet est garanti : le visiteur s’en retrouve tout déboussolé. Même perte de repères dans la salle suivante qui, a contrario, est vaste et blanche, mais encombrée d’une vingtaine d’énormes sculptures gonflables en polyuréthane noir, jadis conçues pour le spectacle de danse The World to Darkness and to Me du chorégraphe Richard Siegal. Ces modules, à mi-chemin entre des jouets de plage géants et des joujoux sexuels surdimensionnés, pourraient paraître effrayants, mais le public est néanmoins invité à les manipuler à l’envi. « Ces objets, à la fois sculpturaux et vides de sens, sont comme des corps qui s’assemblent, se désassemblent, puis se réassemblent avec d’autres pour former un paysage fantasmé, voire sexué », souligne Didier Faustino. En filigrane aussi, se devine, derrière l’artiste, le maître d’œuvre : « L’architecture n’est qu’un ensemble de corps, d’entraves et de déplacements », dit-il. En regard, sur une cimaise, un tirage numérique, The Broken High-Rise, arbore un « projet de papier », en l’occurrence un haut building dont les fondations vacillent. « C’est sans doute mon projet le plus radical, mais le plus poétique aussi, explique Didier Faustino : un gratte-ciel qui risque à tout moment de s’écrouler. Le projet n’a, certes, pas été construit. Mais qu’est-ce que le luxe ultime aujourd’hui, sinon le temps et le danger ? »

Société en danger
De péril, il est sans doute question dans l’œuvre Lost Last Lust, un haut socle laqué noir sur lequel reposent des haltères chromés d’haltérophile. L’objet s’avère incongru, l’absence des corps criante. Sourd néanmoins un sentiment troublant, entre pesanteur et apesanteur. Cette question du doute est également présente dans l’œuvre Doppelgänger, sculpture réalisée en impression 3D et accompagnée de trois photographies en guise de mode d’emploi. Un « instrument absurde », dixit Faustino, mais qui matérialise ce dont on a le plus besoin aujourd’hui : l’échange, la parole.
Dans cette vaste salle, le sol est constellé d’étoiles de mêmes dimensions que celles incrustées sur le célèbre Walk of Fame de Hollywood Boulevard, à Los Angeles. Sauf que celles-ci sont en béton opaque et gravées non pas des patronymes de célébrités, mais des deux mots « Habeas Corpus » (du nom de cette loi votée au XVIIe siècle par le Parlement anglais et qui garantit la liberté individuelle, NDLR). L’installation s’intitule Ashes to Ashes. « C’est une pièce qui célèbre l’anonymat », précise Didier Faustino. Qui fustige aussi cette société qui prône officiellement le groupe, tout en galvanisant cette quête effrénée à l’individualité. On s’étonne de ce long mur couleur rose fuchsia, dont l’œuvre pourrait allègrement se passer, tant sa sobriété fait sa force. Non loin, sur un mur, une inscription en néon dessine le mot « Hero », en anglais. Juste en dessous, à même le mur, on distingue l’ombre dudit « luminaire », tracée au crayon de papier. La première lettre a été remplacée par un « Z ». Une seule lettre vous manque et tout est dépeuplé.

De retour dans la nef centrale, le parcours s’achève donc avec une magistrale installation : Vortex Poluli. La pièce est constituée d’un objet emblématique, la barrière Vauban. Des dizaines d’exemplaires reliés les uns aux autres flottent ainsi dans l’espace entier, tels des flux d’air ou une double hélice d’ADN. « Il est question ici à la fois de frontière et d’espoir, avance Faustino. Tous les murs, un jour, vont tomber. » Et le métal se fait soudain liquide.

DES CORPS %26 DES ASTRES

Commissaire de l’exposition : Reiko Setsuda, chargée de la programmation du Forum, Maison Hermès, à Tokyo.
Nombre de pièces : une dizaine, dont deux installations réalisées pour l’occasion.

DES CORPS & DES ASTRES

Jusqu’au 3 janvier 2016, au Magasin-Centre national d’art contemporain, site Bouchayer-Viallet, 8, esplanade Andry-Farcy, 38000 Grenoble, www.magasin-cnac.org.

Légende photo
Didier Faustino, Vortex Populi, 2015, vue de l'exposition « Des Corps & Des Astres » au Magasin, Centre National d’Art Contemporain, Grenoble. © Photo : Blaise Adilon, courtesy Magasin-CNAC.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°442 du 2 octobre 2015, avec le titre suivant : Les constellations de Didier Faustino

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