Dimanche 16 décembre 2018

Mois de la Photo

Les belles épreuves de la photographie

La découverte est encore permise

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994 - 977 mots

Avec plus de quatre-vingts expositions sous le label du Mois de la Photo, la sélection est ardue. Le public est en droit d’avoir des exigences, de faire la différence entre de vrais tirages photographiques et des reproductions d’images. Parcours à la découverte d’une nature des épreuves photographiques, du Musée Carnavalet au Centre culturel suédois, en passant par quelques galeries, où les orientations de chacun sont limitées par le respect d’un des trois thèmes du Mois.

PARIS - Le Musée Carnavalet, dévolu à l’histoire de la Ville de Paris, et qui dispose d’un fonds photographique d’excellence, a choisi, sans doute pour compléter à terme ses collections, de montrer les travaux des membres de l’agence Métis, innocemment axés sur "Paris la nuit", "hors de toute commande" et produits, nous dit-on, par "volonté d’art".

Le résultat artistique de cette volonté affichée est assez navrant : une scénographie envahissante qui accentue le voyeurisme du thème, une totale absence d’unité entre les différents travaux uniformément présentés en très grands formats, d’où émerge pourtant l’originalité de Bernard Descamps. Qu’une agence où se retrouvent de très bons photographes fournisse des documents sur les nuits parisiennes, rien de plus normal, mais qu’on les fasse briller de feux artificiels qualifiés "d’art", c’est une réelle confusion.

Où l’on voit que l’invasion photographique dans les arts plastiques depuis quinze ans tire tout ce petit monde vers des paradis arbitraires et illusoires. Dans le même musée, la prestation de Maurice Vouga ajoute encore à la confusion, allègrement saupoudrée de Walter Benjamin, de récits d’époque révolutionnaire et de films colorés, audacieusement empruntés à Tom Drahos ; l’essentiel, paraît-il, est de communiquer, et que tout brille.

On trouvera par contre son bonheur là où la photographie est remise en cause, et parfois mise à mal : Strindberg (Centre culturel suédois), lors de diverses expériences photographiques qui s’échelonnent de 1892 à 1908, cherche à la plier à ses intentions mentales.

Les célestographies de Strindberg
Les célestographies (images utopiques du ciel étoilé, en fait le fruit du hasard) et les cristallisations argentiques valent le déplacement, de même que les études de nuages en sous-exposition (1907-1908) et les portraits psychologiques, faits à l’instigation de Strindberg au sténopé (chambre sans lentille), dans lesquels il voyait une présence télépathique.

Toute cette production date d’une époque où l’on s’interrogeait beaucoup sur les rayonnements (rayons X, radioactivité). Également produites avec la technique du sténopé – la plus primitive –, les photographies de la série From Hand to Mouth de Jeff Guess, sont peut-être ce que l’on peut voir de plus roboratif en ce Mois de la photo : le petit rectangle de pellicule étant placé dans la bouche, c’est l’ouverture des lèvres qui permet la prise de vue… Voilà de l’art qui n’a pas besoin d’estrades pour exister.

Si l’exposition Kertész pêche par l’absence de tirages originaux, si l’exposition Lartigue – pour son centenaire également – se rattrape en présentant ses carnets de croquis, dans un lieu cependant impropre à établir un parcours, donc une lecture de l’œuvre, d’autres manifestations ont pris l’heureux parti de ne présenter que des originaux, ce qui laisse à penser que le public fait de plus en plus la différence. C’est le cas de "Evans et la Ville" (Centre national de la photographie). On préférera par exemple les somptueux contacts de 1929, des incunables de la photographie et beaucoup d’"inédits", au sens où ils ne nous étaient pas connus, mais tirés, donc choisis, par Evans.

Les panoramas de Méhédin
Les galeries, par nature, sont le lieu de soutien du tirage original, et elles retrouvent là un regain de présence sur la scène photographique : tirages charbon de Laure Albin-Guillot chez Zabriskie, tirages originaux de Josep Masana, photographe catalan dont on appréciera les maquettes publicitaires, "Éloge de la main" chez Bouqueret-Lebon, art africain par Evans, chez Alain Paviot, et "Force majeure" chez Michèle Chomette. Ailleurs (Musée de l’Armée, "Crimée 1854-1856"), on organise l’exposition autour de ce que l’on possède dans les collections – parfois de très beau, comme les panoramas de Méhédin –, ce qui fait regretter que l’on ne traite pas plus hardiment l’ensemble du sujet.

Cela se gâte lorsqu’une entreprise en activité entreprend de montrer son fonds sur plus de cent ans : le studio Chevojon, qui reprit l’entreprise de Durandelle en 1890, s’est imposé ensuite pendant plusieurs décennies comme un des grands ateliers de photographie d’architecture. Las ! L’exposition de la Maison de La Villette est réalisée en dépit du bon sens, reléguant de magnifiques tirages anciens dans un sous-sol peu amène, prodiguant de vilains tirages modernes quand il existe des originaux, et superposant à tout ça une satisfaction d’entreprise qui a survécu, lettres de clients satisfaits à l’appui. Une belle occasion ratée.

Il est plus difficile de penser quelque chose de cohérent de l’exposition organisée par Jean-Claude Lemagny à la Bibliothèque nationale, eu égard à son action comme conservateur du département Photographie contemporaine de cet établissement, et à la nature de cette collection. Elle est fondée, en effet, sur les dons de photographes, passionnément suscités par le conservateur, en prolongement – sinon en application réelle – de l’obligation de dépôt légal pour toutes les photographies "éditées".

Voulant montrer la richesse des collections sans faire de peine aux auteurs donateurs, et promouvoir en même temps une lecture personnelle du "fait d’art" en photographie, Jean-Claude Lemagny ne pouvait pourtant pas clarifier totalement la quadrature des orientations de ces travaux, regroupés sous trois concepts – la matière, l’ombre et la fiction –, dans quatre salles ! Ce qui frappe surtout, outre la présence modeste de la couleur, c’est l’uniformité du tirage contemporain, conséquence de la raréfaction des produits, et l’absence de types de travaux que l’on peut voir, précisément, dans les galeries… Belles moissons, parfois et trop rarement, pour ce Mois de la photo, mais que de grain reste à moudre !

Les dates et les lieux des expositions figurent dans notre calendrier central.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : Les belles épreuves de la photographie

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