Les ballets mécaniques d’Oskar Schlemmer

Première rétrospective en France

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 10 juillet 2008

Lorsqu’en 1985, le Theater der Klänge a présenté au Centre Georges Pompidou le Ballet mécanique, nombre de Parisiens ont été profondément frappés par l’esthétique et l’inventivité de cette œuvre d’art totale, signée Oskar Schlemmer. Pourtant, ils pouvaient en vain parcourir les allées du Musée national d’art moderne : aucune de ses œuvres n’est présente dans les collections publiques françaises. Cet été, le Musée Cantini propose une exposition exceptionnelle, qui permet de mieux prendre la mesure d’un artiste fauché par le nazisme.

MARSEILLE - S’il est une question qui a traversé le siècle et les continents, c’est bien celle de l’œuvre d’art totale, création rassemblant tous les arts, fusion unissant la musique à la peinture, la danse à la mode. Pourtant, peu d’artistes auront poussé leurs recherches dans cette direction avec autant de constance qu’Oskar Schlemmer (Stuttgart 1888 - Baden-Baden 1943).

L’artiste, que l’on connaît généralement en France par des reproductions de l’Escalier du Bauhaus conservé au Museum of Modern Art de New York – œuvre qui n’a malheureusement pas pu faire le voyage à Marseille –, bénéficie au Musée Cantini de sa première rétrospective dans notre pays. Se séparant pour l’occasion de sa collection, l’institution consacre ses trois niveaux à cet événement sans précédent, exposant soixante-dix peintures, deux cent quatre-vingts dessins, dix sculptures, mais aussi des masques, des figurines, des photographies, des maquettes et des documents audiovisuels. À l’entrée, un homme idéalisé – qui se situe entre ceux de Léonard de Vinci et de Le Corbusier – met en exergue le corps aux formes arrondies que Schlemmer n’a cessé de mettre en espace, du papier à la toile, de la toile à la scène.

Invité dès 1921 par Walter Gropius, Schlemmer devient professeur de sculpture sur pierre au Bauhaus, avant d’enseigner la peinture murale et, de 1921 à 1929, de prendre la direction de l’atelier de théâtre. Il prône alors une schématisation et une géométrisation des formes jouant sur des contrastes colorés. Ses créations chorégraphiques, qui représentent certainement l’accomplissement de son art, mettent en scène des personnages stylisés, presque déshumanisés, bougeant mécaniquement, répétant les mêmes gestes comme autant de robots. Derrière ces figures géométriques apparaît un monde dépersonnalisé et irrésistible annonçant, peut-être fortuitement, un totalitarisme qui, dans l’Allemagne des années vingt et trente, était en train de gravir une à une les marches du pouvoir. Professeur à l’École des beaux-arts de Berlin, après avoir enseigné à l’Académie de Breslau, il est renvoyé de sa chaire par les nazis en 1933. Tandis que ses œuvres, jugées dégénérées, disparaissent des musées allemands, il se retire à Wuppertal où, ironie du sort, il travaille dans une usine de peinture. Cette période de sa vie sera pour lui l’occasion de réaliser sa série des Fenêtres (1942), prêtée à Marseille par le Kunstmuseum de Bâle. Isolé dans son appartement, son horizon semble ici définitivement réduit à cette fenêtre, unique espace de liberté, ouverture restreinte sur l’extérieur qui révèle toute sa détresse intérieure.

OSKAR SCHLEMMER

Jusqu’au 1er août, Musée Cantini, 19 rue Grignan, 13006 Marseille, tél. 04 91 54 77 75, tlj sauf lundi 11h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°85 du 11 juin 1999, avec le titre suivant : Les ballets mécaniques d’Oskar Schlemmer

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