Le tapis, jardin clos de l’âme orientale

L'ŒIL

Le 1 mars 2005

La remarquable exposition de tapis anciens à l’IMA souligne que ce sont de véritables œuvres d’art par la qualité des matériaux mais aussi par le décor.

Qu’il soit une manifestation ostensible du luxe des cours ou issu des ateliers villageois les plus modestes, le tapis est un art décoratif majeur de l’Orient musulman. En réunissant cinquante-six pièces à point noué des XVIe et XVIIe siècles, originaires d’ateliers inscrits dans les cercles d’influences de la Turquie ottomane et de la Perse safavide, l’Institut du monde arabe propose d’interroger ses évolutions décoratives.
Articulant le parcours de la visite autour d’une présentation chronologique et stylistique, le commissaire de l’exposition, Roland Gilles, propose une réflexion sur ce « jardin clos de l’âme » : « Le tapis compose une sorte de territoire parfait pouvant être ouvert et déployé n’importe où, explique-t-il. C’est un centre idéal qui resitue l’individu dans l’axe du monde. Sa forme définie et la bordure qui l’encadre rappellent les jardins orientaux toujours entourés d’un mur qui les protège des vents du désert. » Ainsi, en interrogeant l’évolution des décors que reçoivent les tapis, le visiteur s’ouvre à la richesse des contextes philosophiques et théologiques dans lesquels ils ont été élaborés.

Une référence aux étoiles
Les premiers tapis arrivés en Europe avaient un décor géométrique. Souvent représentés par les artistes de la Renaissance, ces pièces ont été baptisées des noms des peintres qui les appréciaient comme Holbein, Lotto ou encore Bellini. Ces décors géométriques, en vogue en Turquie comme en Perse, rappellent grâce aux formes de leurs motifs les céramiques de pavement. Cependant ces figures précises font également référence aux étoiles : leurs surfaces évoquent un champ stellaire qui témoigne de l’importance de l’astronomie.
Peu à peu, avec l’avènement de Shah Ismaël (1502-1524) en Perse, émerge un nouveau type de décor dans lequel les formes et les forces convergent vers un médaillon central. À la fois symbole de lumière et de souveraineté, ce médaillon évoque la place de l’homme au centre de la création reflétant ainsi les philosophies néoplatoniciennes développées par Avicenne et par d’autres penseurs dont les réflexions imprègnent la vie des cours. Ce type de décor existe également en Turquie où les motifs et les couleurs ont la particularité de jouer systématiquement d’oppositions afin de mettre en avant le médaillon principal. Deux pièces majestueuses, l’une originaire de Perse et prêtée par la fondation
Gulbenkian de Lisbonne et l’autre originaire de Turquie et conservée au musée des Tissus de Lyon, permettent d’apprécier l’écart et les nuances qui séparent les deux sensibilités.

De grands décors floraux
Dans son dernier âge d’or, le tapis voit sa surface se couvrir de centaines de fleurs. La mode des grands décors floraux est lancée en Turquie sous le règne de Soliman le Magnifique (1495-1566), mais c’est cinquante ans plus tard, en Perse, que ce style trouve sa meilleure expression. Deux grands tapis « vases » persans du XVIIe siècle, également prêtés par les musées de Lyon et de Lisbonne témoignent de cette ultime floraison. Les motifs végétaux tourbillonnent, s’organisent autour de plusieurs treilles fines et délicates tandis que les fleurs abritent en leur sein d’autres fleurs qui invitent le regard à pénétrer dans le décor, à l’intérieur d’un univers à la portée symbolique et métaphysique.

« Le Ciel dans un tapis », PARIS, Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint- Bernard, place Mohammed V, Ve, tél. 01 40 51 38 38, www.imarabe.org, jusqu’au 27 mars. Hors-série de L’Œil, 36 pages, 5 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°567 du 1 mars 2005, avec le titre suivant : Le tapis, jardin clos de l’âme orientale

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