Lundi 17 décembre 2018

Le spectacle continue

À Beaubourg, Guy Debord laissé sur la touche

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2000 - 652 mots

Près de soixante-dix artistes sont réunis au Centre Pompidou pour « Au-delà du spectacle », une manifestation mettant en exergue la prise en compte, par les artistes, de la culture du divertissement. Ludique et colorée, l’exposition réunit des propositions qui semblent s’écarter d’une dimension critique au profit d’un art du spectaculaire.

PARIS - Pressée autour du grand ring, la foule suit avec amusement le combat de catch qui oppose deux vengeurs masqués. À quelques pas, il suffit de se pencher pour apercevoir, au fond de la fosse, un troupeau de moutons bêlant. Non, vous n’êtes pas dans quelque fête foraine dont nos concitoyens ont le secret, mais à un vernissage au Centre Georges-Pompidou, théâtre en ce dimanche de novembre de bien étranges spectacles. Ces performances, respectivement signées Carlos Amorales et Claude Lévêque, font en effet partie de l’exposition “Au-delà du spectacle”, manifestation précédemment organisée par Philippe Vergne au Walker Art Center de Minneapolis sous le titre “Let’s entertain”, et accueillie aujourd’hui au Centre avec la complicité de Bernard Blistène.

Le glissement sémantique du divertissement (entertainment) vers le spectacle est révélateur du désir d’adapter à notre culture une exposition conçue au départ pour les États-Unis, en d’autres termes, de transférer la problématique des paillettes de Las Vegas aux pensées de Guy Debord. Dans La Société du Spectacle (éditions Champ libre, 1971), le situationniste débute en effet son ouvrage par l’aphorisme suivant : “Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.” Pour enfoncer le clou, les commissaires de l’exposition ont suspendu à l’entrée de l’exposition le portrait de Debord (Cercle Ramo Nash) et présentent, dans la première salle, une vidéo de Matthieu Laurette dans laquelle des passants lisent, sur les Champs-Élysées, des extraits de l’ouvrage cité. Cependant, les paillettes n’ont pas disparu, loin de là, venant même s’immiscer jusque dans la peinture des cimaises, faisant ainsi écho au rideau doré de Felix Gonzalez-Torres.

L’accrochage éclaté remise dans de petites alvéoles nombre de vidéos et installations particulières. La télévision apparaît ici en filigrane dans de nombreuses pièces, du Applause de Jack Pierson qui s’allume sur les plateaux des émissions, aux extraits de vidéo-clips compilés par Yan Céh, de la transformation de Wonder Woman de Dara Birnbaum jusqu’à la chaîne d’Andy Warhol diffusée sur un moniteur.

Une faible dimension critique
Paradoxalement, l’autre aspect particulièrement développé dans la version parisienne de l’exposition est celui de l’univers du jeu, avec le Baby-Foot géant de Cattelan, le Karaoké de Lee Bul, voire le parcours décalé que nous propose Mathieu Briand. Pour séduisantes, amusantes, voire distrayantes qu’elles soient, nombreuses sont les œuvres qui intègrent la culture du divertissement dans une assimilation qui semble parfois faire l’économie d’une véritable dimension critique. Bernard Blistène, commissaire de la version française de l’exposition, n’est pas dupe  : “Je reste conscient que certaines œuvres exposées ne possèdent pas ce pouvoir critique sur lequel nous fondons la légitimité de tout projet artistique inscrit dans la tradition des avant-gardes”, écrit-il dans la brochure distribuée gratuitement sur place.

Cette dernière, qui ne saurait se substituer au véritable catalogue uniquement disponible en anglais, n’est d’ailleurs pas de nature à dissiper certains doutes. Abondamment truffée de publicités de produits de luxe, elle est illustrée d’œuvres souvent absentes de l’exposition. Le même manque de rigueur transparaît également dans la manifestation quand, face à de nombreux problèmes techniques, il tient du miracle de découvrir exhaustivement toutes les œuvres. “Miracle, il ne tient qu’à vous”, claironne fort justement la première publicité de la brochure de l’exposition. Si seulement !

- AU-DELÀ DU SPECTACLE, jusqu’au 8 janvier 2001, Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, Galerie 1, Niveau 6, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf mardi, 11h-21h ; brochure gratuite, 50 p. ; catalogue (en anglais) édité par le Walker Art Center, 320 p., 320 F

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°117 du 15 décembre 2000, avec le titre suivant : Le spectacle continue

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