Lundi 10 décembre 2018

Mise en scène

Le rideau se lève sur le Musée Cantini

L’institution marseillaise accueille l’une des expositions phare de la rentrée, dans laquelle dialoguent art et théâtre

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 octobre 2009 - 758 mots

MARSEILLE - Mûrie pendant une vingtaine d’années dans l’esprit de Guy Cogeval, président du Musée d’Orsay à Paris, l’exposition « De la scène au tableau » au Musée Cantini, à Marseille, offre une plongée passionnante dans les univers intrinsèquement liés de l’art et du théâtre, entre la fin XVIIIe et le début du XXe siècle.

Particulièrement riche en va-et-vient entre les deux disciplines, cette période démarre avec les compositions de David, élaborées telles des arrêts sur images de tragédies grecques, et s’achève avec Adolphe Appia, artiste et scénographe suisse qui s’est appliqué à dénuder l’espace scénique pour donner toute sa place au travail de l’acteur.

Axé sur ce principe des vases communicants, le parcours chronologique (mais désarticulé par l’architecture du lieu) suit le cheminement parallèle des deux arts vers la modernité. La technique démonstrative et les compositions frontales et architecturées de David, reflétant les passions exacerbées des tragédies classiques, s’effacent peu à peu au profit d’une plus grande narrativité et d’une plus grande subjectivité chez les peintres romantiques. Le spectateur fait partie intégrante de la scène qui se joue sous ses yeux. Maître du suspense hitchcockien, Delaroche, par exemple, aime à jouer avec les nerfs du spectateur en choisissant d’illustrer un moment clé dans la narration d’épisodes historiques tragiques.

En Angleterre, Henry Füssli a, pour sa part, jeté les bases de l’illustration des œuvres de William Shakespeare, seul auteur à être véritablement mis en exergue dans le parcours – le style tourmenté aux accents fantastiques du peintre en a inspiré plus d’un pendant des décennies. Après un bref passage du côté de la puissance évocatrice des opéras de Wagner – mais il était inutile de réitérer l’exposition de 2007 au Musée de la Musique à Paris (lire le JdA n° 270, 30 novembre 2007) –, retour au réalisme avec Degas et Daumier qui donnent au spectateur un rôle actif, l’entraînant jusque dans les coulisses. Place ensuite aux Nabis, Maurice Denis et Édouard Vuillard, larges contributeurs de deux théâtres d’avant-garde : l’Œuvre et l’Atelier. Survient enfin la désintégration de l’espace scénique, où l’acteur porte tout sur ses épaules, chez Craig et Appia.

Visions d’artistes
D’une densité rare, le propos de l’exposition a certes des limites un peu floues et aborde des domaines de réflexions multiples, mais il donne surtout envie de lancer d’autres pistes, comme l’impact de la mise en scène révolutionnaire de l’opéra de Wagner à Bayreuth sur le cinéma, septième art encore balbutiant. Très (trop ?) proche de son sujet, Guy Cogeval confie sa crainte de faire des déçus. Les férus de théâtre qui s’attendent à une exposition construite comme la salle consacrée à Sarah Bernhardt dans la rétrospective Alfons Mucha, cet été au Musée Fabre de Montpellier, le seront forcément. Ils ne trouveront ni costumes, ni photographies, ni enregistrements audio ou vidéo. Si certains acteurs font leur apparition (Joseph Talma, Ellen Terry), ils ne sont pas l’essence du propos, pas plus que les auteurs ou encore le texte. Sur la forme, Marseille rejoint en cela l’exposition consacrée à Richard Wagner par le Musée de la Musique il y a deux ans, les explications de texte en moins. Seules prévalent les visions d’artistes qui font de la scène leur espace de jeu.

Consacré à l’art moderne, le Musée Cantini a déménagé ses collections (dont un florilège est présenté au Centre de la Vieille Charité jusqu’au 17 janvier 2010) pour accueillir un imposant ensemble comptant plusieurs chefs-d’œuvre : Le Serment des Horaces de David, Portrait de Mlle Eugénie Fiocre à propos du ballet La Source de Degas… Si l’initiative de présenter cette exposition à Marseille est plus que louable (et témoigne de la volonté de Guy Cogeval de faire profiter les institutions de province des chefs-d’œuvre d’Orsay), « De la scène au tableau », par son ambition et son propos, aurait mérité une étape aux Galeries nationales du Grand Palais à Paris – figé dans ses dates (1848-1914), conformément à sa mission, le Musée d’Orsay était exclu d’office. Malgré un nombre conséquent d’œuvres, une sélection contrainte et forcée a dû être opérée à cause de l’architecture du lieu. On regrettera d’autant plus la médiocrité du catalogue. Dans cet ouvrage, qui doit être un outil complémentaire à la visite, ne se trouvent que des essais (éclairants pour la plupart) et de mauvaises reproductions des œuvres exposées. Rien ne remplacera donc une visite à Marseille.

DE LA SCÈNE AU TABLEAU, jusqu’au 3 janvier 2010, Musée Cantini, 19, rue Grignan, 13006 Marseille, tél. 04 91 54 77 75, www.marseille.fr, tlj sauf lundi 10h-17h. Catalogue, éd. Skira, 350 p., 44 euros, ISBN 978-2-0812-3691-2

DE LA SCÈNE AU TABLEAU
Commissaire général : Guy Cogeval, président du Musée d’Orsay
Œuvres : environ 170 huiles sur toile, œuvres sur papier et maquettes de décor
Itinérance : Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento et Rovereto, Rovereto, Italie, du 6 février au 23 mai 2010 ; Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada, du 19 juin au 30 août 2010

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°311 du 16 octobre 2009, avec le titre suivant : Le rideau se lève sur le Musée Cantini

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