Dimanche 25 février 2018

Fin de siècle

Le monde onirique de Khnopff

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 30 octobre 2007

À Bruxelles, une grande rétrospective consacrée au symboliste réunit près de 280 œuvres – peintures, dessins, photographies, sculptures – venant du monde entier.

BRUXELLES - « Quand on est égoïste, solitaire et obstiné comme lui, l’art qu’on fait doit être logiquement un art de patience, de précision et de raisonnements. » C’est ainsi que le poète Émile Verhaeren décrivait la démarche de Fernand Khnopff, éminent représentant du symbolisme belge, dont les œuvres, d’un réalisme presque photographique, montrent des univers mystérieux et oniriques. L’artiste fait aujourd’hui l’objet d’une grande rétrospective aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, à Bruxelles, qui possèdent la plus grande collection de ses œuvres. Pour l’occasion, ce ne sont pas moins de 265 peintures, dessins, sculptures, photographies retouchées, illustrations de livres et gravures qui ont pu être réunis, confrontés à une quinzaine d’autres pièces signées Ensor, Delville, Gustave Moreau, Klimt, Von Stuck, Burne-Jones et Rossetti. Les cimaises reprennent les décors de l’intérieur de la maison de Khnopff et ceux des salles d’exposition de la Wiener Secession (à Vienne) – où l’artiste a exposé plusieurs fois –, et donnent à voir les différentes facettes de son travail : portraits, paysages, dessins d’architectures, avec, bien sûr, de nombreuses représentations de la femme. Thème de prédilection des symbolistes, celle-ci incarne à elle seule la dualité et l’ambiguïté du monde ; elle est à la fois la muse et l’amie, mais aussi la tentatrice (D’après Joséphin Péladan. Le Vice suprême, 1885), la perverse (Déchéance) ou la destructrice (Un sortilège). Le visiteur retrouve les toiles les plus célèbres de Khnopff comme Des caresses (1896), un jeune androgyne tendrement blotti contre un sphinx au corps de guépard et au visage féminin, Who Shall Deliver Me ? (1891), tableau qui porte le titre d’un poème de Christina Georgina Rossetti, ou encore le portrait de la sœur adorée de l’artiste, Marguerite, réalisé en 1887, une de ses œuvres préférées. L’air triste et lointain, la jeune femme semble inaccessible. Malgré la banalité du décor, il se dégage de la toile une ambiance énigmatique, étrange. Une atmosphère particulière que l’on retrouve dans I Lock my Door upon Mysef (« Je referme ma porte sur moi-même »), réalisée en 1891. Ce tableau pourrait être lu « comme des fragments de la vie intérieure de Khnopff assemblés de façon mûrement réfléchie », explique dans le catalogue Frederik Leen, l’un des commissaires de l’exposition  ; des fragments indépendants les uns des autres et faisant référence à des souvenirs personnels dont seul Khnopff détenait le sens. L’absence d’un système de lecture unique permet d’aborder l’image en toute liberté, offrant une multitude d’interprétations.

Un désir inassouvi
Bruges, où Khnopff a passé sa jeunesse, et Fosset, un hameau isolé des Ardennes belges (province du Luxembourg) où il se rendait en vacances, constituent deux thématiques récurrentes de son œuvre. Souvent fondées sur des photographies ou des cartes postales, ses vues de Bruges illustrent au mieux le caractère mélancolique de l’artiste : ce n’est pas la ville contemporaine, mais son souvenir sublimé qui est dépeint. Réalisé au pastel et crayon sur papier, Une Ville abandonnée (1904) figure de manière très détaillée un coin de la place Hans-Memling à Bruges, au bord d’une mer mythique. Il s’agit d’un endroit désolé et morose, un monde loin de la modernité, à mi-chemin entre rêve et réalité, qui évoque la nostalgie de l’innocence perdue. De même les paysages exécutés à Fosset, autant de bois isolés, plans d’eau et leurs reflets, grandes étendues fantomatiques où quelques rares silhouettes humaines apparaissent tels des mirages. Les vues de Fosset et de Bruges, selon Dominique Marechal, l’un des auteurs du catalogue et co-commissaire, « s’imposent comme les deux pôles d’un modèle interprétatif où Khnopff laisse transparaître son désir nostalgique, et donc inassouvi, d’unité perdue, ou peut-être même impossible, de l’homme avec la nature ». Savamment construites, À Fosset. La Bruyère rose, ou L’Eau immobile, des peintures aux contours flous exécutés dans les tons ocre, bruns, verts et gris, trahissent les états d’âme de Khnopff. L’exposition bruxelloise permet de s’immiscer un peu plus dans cet univers inquiétant et fascinant qui fait appel à notre imagination.

FERNAND KHNOPFF

Jusqu’au 9 mai, organisée par les Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Musée d’art ancien, 3 rue de la Régence, Bruxelles, tél. 32 2 508 33 50, tlj sauf lundi 10h-17h, jeudi jusqu’à 21h. Catalogue, 288 p., couv. souple, 30 euros, couv. cartonnée, 40 euros.

Khnopff, de Bruges au temple du « Moi »

Fernand Khnopff (1858-1921) a passé son enfance à Bruges, dont l’atmosphère très particulière a indubitablement marqué son œuvre. En 1864 naît sa sœur Marguerite, qui restera son modèle préféré tout au long de sa vie. Inscrit à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles, il y suit des cours de dessin de 1876 à 1879 aux côtés, notamment, de James Ensor. Il effectue régulièrement des séjours à Paris où il découvre l’art de Delacroix, Ingres et Moreau. En 1881, il expose pour la première fois au Salon de l’Essor à Bruxelles et, deux ans plus tard, participe à la création des groupes Les XX et La Libre Esthétique. À partir des années 1890, il expose fréquemment en Angleterre, notamment à Londres où il fait la connaissance des préraphaélites Hunt, Watts et Burne-Jones. Lors de la première exposition à la Secession de Vienne, en 1898, il expose 21 œuvres qui lui confèrent une notoriété internationale. À partir de 1900, Khnopff se consacre au projet de sa maison personnelle conçue comme un temple dédié à son propre « Moi », dont il dessine lui-même les plans et imagine la décoration – le bâtiment est malheureusement aujourd’hui détruit. À la fin de sa vie, il est de plus en plus sollicité, réalise des décors et costumes pour le Théâtre royal de la Monnaie, une peinture de plafond pour la maison communale de Saint-Gilles, des fresques pour la salle de musique du palais Stoclet...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°186 du 6 février 2004, avec le titre suivant : Le monde onirique de Khnopff

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