Jeudi 13 décembre 2018

Art contemporain

XXE SIÈCLE

Le monde déroutant et jouissif de Franz West

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2018 - 839 mots

Une vaste et inédite rétrospective au Centre Pompidou rend hommage à l’artiste viennois. Avec un goût revendiqué pour la trivialité, il s’amuse de l’esthétique avec une déconcertante liberté.

Paris. C’est un manque que vient combler cet automne le Centre Pompidou, à Paris, avant la Tate Modern, à Londres, l’an prochain : une vaste rétrospective de l’artiste autrichien Franz West (1947-2012). Peu connu du grand public, il compte pourtant parmi l’un des artistes majeurs de ces cinquante dernières années. Cette remarquable exposition se charge de réparer cette injustice, éclairant au plus près, à travers plus de 200 œuvres, le parcours de cet esprit libre et indépendant. Inclassable, l’homme l’était assurément. Pour preuve, son parcours laborieux, sinon chaotique, à ses débuts. Né le 16 février 1947, à Vienne, Franz Zokan – il ne prendra officiellement le nom de sa mère, Émilie West, qu’en 1980 – quitte l’école à l’âge de 16 ans, voyage jusqu’au Moyen-Orient et expérimente les drogues dures, lesquelles affecteront durablement sa santé. À partir de la fin des années 1960 et durant une quinzaine d’années, période beatnik oblige, Franz West mène une vie de bohème – façon « clochard élégant », ainsi que le décrit l’historien Robert Fleck –, et vend ses œuvres dans la rue. La reconnaissance, tardive, date du milieu des années 1980.

L’homme est un parfait autodidacte. D’ailleurs, il ne ralliera une structure, en l’occurrence l’Académie des beaux-arts de Vienne et la classe de sculpture de Bruno Gironcoli, qu’en 1977. Il n’empêche, dès la fin des années 1960, en réaction aux performances violentes des Actionnistes viennois, qui le révulsent, Franz West commence à produire ses propres pièces : des dessins au crayon ou au stylo-bille, témoins d’une nouvelle relation au corps. Bonne surprise : on peut en admirer plusieurs séries, rarement exposées. Ainsi en est-il de cet ensemble de 36 petits formats, à l’orée des années 1970 : les « Mutterkunst » [soit « art pour faire plaisir à maman », ndlr]. En filigrane, sourd une forte influence viennoise. « Franz West est un artiste ayant absorbé les tendances artistiques spécifiques d’une modernité viennoise, qui est passée directement de la Sécession, au tournant du siècle, à l’Actionnisme viennois des années 1960, estime Christine Macel, conservatrice générale au Centre Pompidou et co-commissaire de l’exposition. D’où ces références, par exemple, à Klimt ou à Hundertwasser ». Ses dessins, parfois érotiques, entérinent l’intérêt de West pour les postures corporelles – série « Mode d’emploi » dans le goût actionniste. L’humour, en outre, est rarement absent, telle cette gouache sur papier journal intitulée Gaieté.

 

 

Des œuvres « à essayer »

En Viennois pur jus, Franz West est influencé par la psychanalyse de Freud, mais aussi par la philosophie du langage chère à Ludwig Wittgenstein. Parmi ses autres travaux originels, on (re)découvre ainsi avec plaisir les « Passstücke » ou « pièces qui s’adaptent », « sculptures » jadis qualifiées de « mises en forme d’états névrotiques » qui font office d’« objets transitionnels ». Le visiteur pourra en faire l’expérience par le biais de spécimens mis à disposition, l’artiste ayant conçu un box à cet effet, ainsi qu’une vidéo de démonstration.

Ces pièces peintes en blanc annoncent les sculptures à venir, plus joyeuses et bariolées, à la fois drôles et inquiétantes, dérangeantes, voire provocantes, faites de matériaux divers – plâtre, papier mâché, bois, métal, textile, résine… Un film montre le geste rustique quasi primitif de West en train d’élaborer une œuvre. Certaines se font précieuses, tel le relief mural Idiosyngramm, ou « délicieuses », façon pâtisserie anglaise. D’autres, davantage organiques, paraissent jaillir tout droit d’un… intestin, sinon affichent une évidente symbolique sexuelle. Sans cesse, on oscille entre le beau et le laid, le rire et le malaise. D’autant que, au fil du parcours, Franz West ne cesse de brouiller les pistes, et les frontières entre art et vie quotidienne. Dès la fin des années 1980, l’artiste porte ainsi une attention toute particulière aux sièges – Freud et son divan sans doute ? – et conçoit des assises pop aux couleurs acidulées ou des sofas métalliques qu’il recouvre de tapis, mi-meubles mi-œuvres. La présentation en déploie moult exemples emblématiques, tels les captivantes Wegener Raüme (1988) : installation constituée de cimaises disposées en croix comportant, dans chacun des quatre « espaces » ainsi créés, quatre gouaches, quatre sculptures sur socles en bois et quatre sièges. La plausible « demeure » devient œuvre, ou l’inverse. « Le meuble est une extension de l’œuvre, une sculpture qui vient s’adapter au corps, souligne Christine Macel. West ne le conçoit pas en tant qu’assise, ni pour qu’il soit confortable, il le crée en tant que sculpture. » Idem avec cette autre installation intitulée Plural, deux fauteuils en acier recyclé posés sur un sol en linoléum et faisant face à quatre tableaux, œuvre en volume dont ledit « mobilier » est partie intégrante.

À la fin des années 1980, Franz West imagine aussi des sculptures monumentales destinées à l’espace public, souvent perçues comme des répliques humoristiques des œuvres urbaines « officielles ». Une vaste vitrine, l’installation Ecke (2009), montre les modèles réduits de quelques-unes d’entre elles. L’occasion est belle d’en admirer cinq, installées dans trois institutions proches du Centre Pompidou. Insolentes cerises sur le gâteau !

 

 

Franz West,
jusqu’au 10 décembre, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, 01 44 78 12 33 ; puis à la Tate Modern, à Londres (Grande-Bretagne), du 20 février au 2 juin 2019.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Le monde dÉroutant et jouissif de Franz West

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