Jeudi 13 décembre 2018

Abstraction

Le lyrisme maîtrisé de Hans Hartung

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2017 - 785 mots

L’Espace Leclerc à Landerneau consacre ses cimaises à l’abstraction lyrique et à l’un des précurseurs de ce mouvement. Hartung y apparaît sous un jour différent.

LANDERNEAU - Il faut saluer le bel effort du Fonds Hélène & Édouard Leclerc à Landerneau. Après avoir présenté des noms qui attirent des foules, Giacometti, Miró ou Chagall – lequel a attiré 160 000 visiteurs, un record –, cette dernière exposition est plus risquée. Pour la première fois, c’est un artiste abstrait et qui ne fait pas partie des noms connus du grand public : Hans Hartung. La démarche est essentielle, car le plus souvent Hartung est représenté par quelques toiles isolées, qui ne permettent pas de mesurer son véritable apport à l’art contemporain.

Entendons-nous bien ; l’homme n’a rien d’un illustre inconnu. Si pendant une longue période son œuvre fut peu montrée, depuis quelques années cette situation a changé. Outre l’importante exposition au Musée de la Légion étrangère à Aubagne ( lire JdA no 460), on trouve ses toiles chaque fois qu’est évoquée l’École de Paris.

Pour être précis, il faut parler plutôt d’abstraction lyrique, cette tendance qui se développe en France après la Seconde Guerre mondiale, et dont Hartung est l’un des acteurs principaux avec Georges Mathieu ou Georges Schneider. On les trouve ici réunis avec Simon Hantaï et Jean Degottex, mais également avec les ténors new-yorkais, Willem de Kooning, Adolph Gottlieb et Cy Twombly – dont le très beau Sans Titre (2003). Cette confrontation permet de constater que, longtemps décriés, considérés comme trop sophistiqués face aux géants héroïques et puissants de l’expressionnisme abstrait, les artistes français pratiquent également une peinture gestuelle, des signes et des traces qui dégagent un fort sentiment de spontanéité.

Pionnier de l’« action painting »
Cependant, pour revenir à Hartung, si le parcours se concentre sur sa production picturale à partir des années 1950, à l’entrée de l’exposition on peut admirer une dizaine de pastels et fusains qui datent d’avant-guerre. Ce sont ces techniques, permettant de capter et de transmettre une sensation directe et immédiate, qui restent probablement le mode d’expression privilégié de l’artiste. De fait, dès les années 1920, l’artiste allemand, qui n’ignore pas Kandinsky, se tourne vers la non-figuration et établit les bases de son langage pictural, qui se caractérise tantôt par des taches expressives, tantôt par des réseaux et des maillages de lignes souples et dynamiques. À l’aide d’une gamme chromatique réduite – il valorise le noir comme teinte majeure –, Hartung peint avec de grandes touches fluides et rapides et s’affirme comme le précurseur de l’action painting.

Curieusement, les toiles plus tardives n’ont pas tout à fait la même puissance. Et pour cause, car le créateur fait appel à une méthode étonnante, celle du report. Ses travaux peints, de grands formats abstraits, sont d’abord de toutes petites encres, dessinées sur des papiers d’une vingtaine de centimètres, qu’il reproduit ensuite sur toile de dimensions bien supérieures. Chemin faisant, ces travaux semblent perdre une partie de leur fougue, de leur dynamisme initial. On songe au conseil donné aux peintres par l’historien d’art Johann Joachim Winckelmann : « Esquissez avec feu, peignez avec flegme. » Si le geste rapide de la main, le premier jet, est l’expression directe d’une force intérieure, avec le travail d’élaboration de la forme l’énergie déployée est contenue et contrôlée.

La tentation de l’effet esthétique
Ce n’est pas un simple hasard si le cheminement de Hartung, à partir des années 1970, s’éloigne de la définition qu’il donne à son activité artistique : « Griffonner, gratter, agir sur la toile, peindre enfin, me semblent des activités humaines aussi immédiates, spontanées et simples que peuvent l’être le chant, la danse ou le jeu d’un animal, qui court, piaffe ou s’ébroue. » Progressivement, en faisant appel aux ustensiles divers – pinceaux prolongés, pulvérisateurs, pistolets – qui ont tous en commun une prise de distance face à ses travaux, Hartung renonce à ce corps-à-corps avec l’œuvre. On est partagé devant ces toiles quasi-psychédéliques aux surfaces lisses et aux couleurs clinquantes. Sans doute, cette partie de la production plastique de Hartung, nommée ici avec justesse « Peinture Amplifiée », est séduisante. Trop peut-être, car émerge parfois la recherche de l’effet esthétique, d’une certaine joliesse, d’une « sauvagerie élégante » (T-1962-L34, 1962).

« Cette peinture, tout en étant émancipée, demeure habitée par un sens aigu du contrôle, une adhésion choisie à la maîtrise », relèvent  les organisateurs à Landerneau. Autrement dit, la quadrature du cercle. On ne pourrait pas mieux définir la qualité de cette œuvre, mais aussi ses contradictions.

Un mot sur la scénographie : comme toujours, elle est assurée par Éric Morin et comme à son habitude, elle est à la fois discrète et raffinée.

HARTUNG

Commissaire : Xavier Douroux
Nombre d’œuvres : 150

« Hartung et les peintres lyriques »

Jusqu’au 17 avril, Fonds Hélène et Édouard Leclerc, 29800, Landerneau, tél 02 29 62 47 78, www.fonds-culturel-leclerc.fr, tlj 10h-18h. Catalogue éd. Fonds Hélène et Édouard Leclerc, 216 p., 35 €, entrée 8 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Le lyrisme maîtrisé de Hans Hartung

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