Dimanche 28 février 2021

Art contemporain

Le Louvre consacre Pierre Soulages

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2020 - 772 mots

PARIS

Le musée qui accueille parcimonieusement l’art contemporain dans ses murs rend hommage au peintre centenaire en exposant une vingtaine de ses œuvres les plus emblématiques.

Paris. La saison sera noire ou ne sera pas. Après la leçon des ténèbres de Christian Boltanski au Centre Pompidou, les fulgurances de Hans Hartung au Musée d’art moderne, les compositions parfaitement maîtrisées de Pierre Soulages trouvent le chemin du Louvre. Impeccablement accrochées, les vingt toiles forment un hommage au vénérable doyen de la peinture française. En quelque sorte, c’est un panorama, ou plutôt une anthologie d’une carrière artistique d’une longévité exceptionnelle, mise en scène dans ce lieu historique.

Magnifiques, les œuvres ont également un pedigree impressionnant ; outre Beaubourg, Rodez et Montpellier, le spectateur a droit au who’s who de l’univers muséal, à un tour du monde qui va de Washington et sa National Galery of Art au Guggenheim de New York, du Museum of Modern Art au Museum Folkwang à Essen. Selon Alfred Pacquement, commissaire de l’exposition – après celle de 2009 à Beaubourg –, outre la qualité indiscutable de ces prêts, il s’agissait d’insister sur le fait que celui que certains qualifient de « peintre officiel français » est reconnu partout. Certes, mais on ne peut pas s’empêcher de sourire en écoutant cette réponse, au milieu du Salon carré, ce saint des saints du monde de l’art qui abritait jadis le Salon des académies. On sourit encore quand on découvre que l’introduction du très beau catalogue – tout en noir, il va de soi – est écrite par Pierre Nora, ami de Soulages depuis toujours, mais aussi le père de l’expression « lieu de mémoire ». Bref, plus qu’une exposition, c’est une béatification. Il ne manque qu’André Malraux.

Même si ce n’est pas la première fois qu’un artiste vivant expose au Louvre, les heureux élus sont rares et pas de première jeunesse. Quatre-vingt-dix ans pour Pablo Picasso en 1971 dans la Grande galerie, idem pour Marc Chagall en 1977, dans le pavillon de Flore ; centenaire, Soulages établit un nouveau record.

Le Louvre et l’art contemporain

Certes, depuis les années 2000, le Louvre s’ouvre à l’art récent. À l’initiative d’Henri Loyrette, il a fait son entrée sous la forme de commandes publiques (Anselm Kiefer, Cy Twombly, François Morellet), mais aussi d’expositions dans les salles du musée. Ainsi en dix ans se sont succédé Miquel Barceló, Jean-Luc Moulène, Sarkis, Jan Fabre, Yan Pei-Ming, William Kentridge ou Wim Delvoye. Cette ouverture doit beaucoup à Marie-Laure Bernadac et son programme Contrepoint lancé en 2004. Chagall, Picasso et désormais Soulages, ces trois monstres sacrés partagent une position particulière ; la consécration par le Louvre, ce Panthéon artistique, le fait quitter le champ fluctuant et incertain de l’art contemporain pour l’établir définitivement dans le domaine du patrimoine.

Cependant, pour compléter cet hommage, le Centre Pompidou, qui dispose de vingt-cinq œuvres de Soulages, en a accroché quatorze, dont certaines jamais montrées à Paris. On l’a dit, cette saison sera « outrenoire ».

Une rétrospective en abrégé  

Création. La lumière qui pénètre par les hautes fenêtres du Salon carré et qui caresse les toiles de Soulages varie selon l’heure du jour. Par réfraction, elle fait ressortir toutes les tonalités du noir contenues dans ces vastes champs striés, rayés, grattés ou lacérés, tonalités qui vont du gris au bleu nuit. Si l’exposition accorde une place importante à ces œuvres aux empâtements puissants – qualifiées d’outrenoires par le peintre –, c’est que cette période, entamée en 1979, est devenue son signe de reconnaissance. Cependant, le parcours chronologique remonte aux débuts et suit les différents médiums et techniques employés par Soulages. Ainsi, les quelques premières œuvres, réalisées avec du brou de noix ou du goudron sur verre (voir ill.) entre 1946 et 1948, sont des signes calligraphiques accomplis d’un geste dynamique parfaitement contrôlé.Cette maîtrise caractérise l’ensemble de sa production ; les tracés sur fond blanc gardent toujours une élégance qui tranche avec les lignes fiévreuses de Jackson Pollock ou Franz Klein (Peinture, 1953). Puis, les toiles se recouvrent de plages de couleur, comme des rideaux qui ne laissent transparaître qu’une infime partie du support blanc, une forme de luminosité (Peinture, 1967). Enfin, partant à la recherche de la lumière enfouie dans la couleur noire, Soulages va exploiter l’épaisseur de la matière ; ses peintures se transforment pratiquement en reliefs (Peinture, 2007). Les quelques dernières œuvres, dont une datant d’octobre 2019 (!), confirment cette quête. Peut-on parler de renouvellement ? Là où on pourrait craindre un effet de répétition, dû à la couleur noire qui domine partout, c’est la diversité du traitement qui frappe le spectateur. Procédant par petites adjonctions, par petites variations, Soulages continue à creuser.

 

Itzhak Goldberg

Soulages au Louvre,
jusqu’au 9 mars 2020, Musée du Louvre, rue de Rivoli, 75001 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°536 du 3 janvier 2020, avec le titre suivant : Le Louvre consacre Pierre Soulages

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