Dimanche 16 décembre 2018

Le Louvre aime ses contemporains

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 janvier 2005 - 909 mots

Tout laisserait à penser qu’il s’agit de la dernière mode curatoriale en vigueur : le mixage de l’art contemporain aux valeurs patrimoniales et muséales. Lors de la Nuit blanche, si Versailles off s’est laissé aller à la facilité avec des greffes peu concluantes d’œuvres contemporaines à l’exception de la participation effrontée de Séchas, la maison de Victor Hugo a eu toutes les raisons de confier ses appartements à la folie de Jean-François Fourtou. Initialement prévue dans les collections du Louvre, l’installation de ses saynètes folles où des animaux empaillés sèment la panique dans le hiératisme de l’intérieur du grand écrivain fut une réussite. Un désordre irrévérencieux, un cortège d’orangs-outangs, de chiens et autres girafes qui ont séduit le public et le personnel du musée. Cela les amènera-t-il à se rendre dans une exposition des photographies de Fourtou ? Rien n’est moins sûr.
L’art contemporain n’est-il alors qu’un « plus produit » destiné à attirer son public-source vers d’autres cieux plus historiques et non l’inverse ? Lorsqu’il s’agit d’une expérience aussi courte, peut-être. Si les artistes, eux, sont moins certains des retombées, la cure de jouvence semble quasi assurée pour l’institution invitante. Et le bénéfice ne doit pas être négligeable car le Louvre et Orsay se sont lancés dans la bataille cette année. La création contemporaine, opération marketing ?

Une véritable chasse au trésor
N’allons pas jusque-là. D’ailleurs le Louvre, soucieux de la qualité de ses manifestations, n’a pas hésité à missionner Marie-Laure Bernadac, une femme à la hauteur du challenge précédemment en charge du CAPC de Bordeaux. Pour « Contrepoint », elle a convié onze références de l’art contemporain parmi lesquelles Ange Leccia, Christian Boltanski, Xavier Veilhan, Cameron Jamie ou Jean-Michel Alberola et leur a offert la liberté de choisir un département, une salle, des œuvres auxquelles se mesurer, avec lesquelles jouer. Le dialogue, l’échange, les maîtres mots dans ce programme du Louvre ! Orsay appuie de son côté la relecture d’une œuvre par un artiste de notre temps. Pour commencer plus sagement, Serge Lemoine a laissé Pierre Soulages accrocher un de ses triptyques à côté de trois marines de Gustave Le Gray, et Tony Oursler s’installer devant l’Atelier de Gustave Courbet. L’opération pérenne se poursuivra avec Christian Boltanski (un spécialiste du genre décidément), Joël Shapiro, Anthony Caro et Michael Glancy. Une expérience plus timide que les bouleversements observés sous la pyramide de verre. Au fil du parcours qui évite soigneusement les galeries des peintures italiennes (on se dit que seul Cattelan aurait eu l’inconscience d’installer le cercueil contenant le mannequin de JFK en face de la Joconde, cf. L’Œil n° 563), on tombe sur des cataclysmes embusqués et palpitants osant toutes les formes, de l’immatériel sonore de Frédéric Sanchez aux bijoux monumentaux d’Othoniel. Les œuvres, inédites ou réinterprétées pour l’occasion, évitent la greffe contre nature et deviennent des interlocutrices plutôt loquaces. Xavier Veilhan, par exemple, s’est laissé aller à une démonstration de force dans le département des objets d’art, en installant sur un énorme socle noir laqué, les miniatures en biscuit de porcelaine d’hommes célèbres des XVIIe et XVIIIe siècle. Enjeux d’échelles, relations entre sculpture et piédestal, et surtout interrogation du rôle actuel de la statuaire sont les sujets de prédilection de l’artiste auxquels il n’hésite pas à répondre en créant des statues monumentales d’animaux pour les places publiques. Lorsque lui a été faite la demande d’ériger un monument à l’effigie du personnage incarnant le xxe siècle à ses yeux, il tout a naturellement choisi un chien mais pas n’importe lequel, Laïka la chienne cosmonaute. Sa miniature ouvre le cortège de célébrités sur la longue et rutilante estrade de présentation, juste devant Jean de La Fontaine. Étonnamment pertinente aussi est la proposition de Cameron Jamie au sein du département des Arts premiers. Au milieu des masques intimidants d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et d’Amérique, il a installé deux spécimens datés du début du XXe siècle et originaires du Tyrol autrichien. De telles parures sont portées le jour de la Saint-Nicolas autorisant tous les défoulements lors de ce rituel populaire qu’a observé et répertorié le jeune artiste américain. Il dévoile ici sa collection de photographies des coutumes d’Halloween depuis le XIXe siècle et un diaporama documentant la sortie annuelle du Kranky Klaus. Une manière intelligente de redéfinir les arts premiers, d’interroger la place que le primitivisme occidental pourrait y occuper et notre conception du musée.
Le jeu de pistes (ou la chasse au trésor) tracé dans les méandres du Louvre a su renouveler avec pertinence le regard des conservateurs comme des visiteurs sur les collections. Les créations ont aussi démontré que la création contemporaine ne cultivait pas le nihilisme et la rupture comme principes souverains mais la sagesse de ne pas jouer de provocations gratuites ou emphatiques. Le Louvre semble d’ailleurs avoir pris goût à cette « révolution » tout en finesse et pertinence car il programme déjà un second « Contrepoint » pour 2005, autour de la porcelaine cette fois. « Il faudrait cependant veiller à ne pas tomber dans l’excès inverse, une politique systématique qui pourrait apparaître comme une forme de récupération de l’art vivant par l’art patrimonial, un nouvel académisme justifiant la création contemporaine par sa présence dans le musée. » On vous fait confiance Marie-Laure Bernadac, après un essai aussi concluant.

« Contrepoint, l’art contemporain au Louvre » et Le Joueur de tambour de Maurizio Cattelan PARIS, le Louvre, Ier, tél. 01 40 20 50 50, www.louvre.fr, jusqu’au 10 février. « Correspondances Tony Oursler/Courbet, Soulages/Le Gray », PARIS, musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, VIIe, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, jusqu’au 23 janvier.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°565 du 1 janvier 2005, avec le titre suivant : Le Louvre aime ses contemporains

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