Dimanche 25 juillet 2021

Bibliophilie

Le livre, cet oiseau rare

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2015 - 713 mots

Qu’est-ce que la « rareté » pour un livre imprimé ? Réponse en cent numéros à la BNF, avec une sélection de volumes acquis depuis le début des années 1990.

PARIS - En 1794, Joseph Van Praet (1754-1837), alors garde des imprimés de la Bibliothèque du roi de France avant d’en devenir le conservateur attitré pour une quarantaine d’années, décide de remiser les volumes d’exception dans une réserve à part. Quels étaient ses critères de sélection ? Vagues à dessein, ils concernaient les ouvrages remarquables par leur technique d’illustration, ceux annotés par des personnalités et, plus simplement, ceux qu’il était difficile de se procurer. Entre 1993 et 2014, sous la direction d’Antoine Coron, ce département qui est devenu la « Réserve des livres rares » de la Bibliothèque nationale de France (BNF) s’est enrichi de plus de 11 000 volumes datant du XVe siècle à nos jours, tous modes d’acquisition confondus. « Éloge de la rareté », qui présente une centaine d’ouvrages sélectionnés parmi les nouvelles entrées de ces vingt dernières années, est une occasion rare pour le grand public de découvrir des volumes accessibles aux seuls chercheurs accrédités. Outre l’hommage rendu au travail de l’ancien directeur de la Réserve et la lumière faite sur les coulisses de la BNF, cette exposition est surtout l’occasion de s’interroger sur la notion de rareté en bibliophilie.

« La rareté d’un livre n’est pas intrinsèque. Elle est une qualité qui lui est attribuée », explique Jean-Marc Chatelain, conservateur et nouveau directeur de la Réserve pour lequel un livre rare est avant tout un livre recherché. Intérêt esthétique, signification historique, consensus culturel, reliure exceptionnelle, tirage limité…, la rareté est une valeur à multiples composantes que le parcours de l’exposition s’efforce de refléter sous plusieurs intitulés. « Le pouvoir des fables » s’intéresse ainsi aux fictions illustrées avec originalité telles que Heart of Darkness, de Joseph Conrad, enrichi des gravures signées du peintre Sean Scully (1992), ou La Henriade de Voltaire, dotée d’une reliure gravée et vernissée montrant Henri IV dans ses œuvres. « Passage du temps » relève les petits riens éphémères, comme cette affiche offrant une récompense à celui qui retrouvera les bijoux dérobés à Madame du Barry en 1791, ou ces invitations et ordres de passage dans les défilés de mode de la maison Christian Lacroix, petits bijoux graphiques imaginés par Antoine Manuel. Citons également « L’enfance de l’art », qui montre tout le soin apporté aux livres pour enfants lesquels sont loin d’être des lecteurs de seconde classe, et « Le travail du livre », qui lève le voile sur l’important travail de correction effectué par Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire ou encore Jean Genet – une intervention graphique très intime, menacée de disparition par le traitement de texte.

Curiosités
Parce que les visiteurs de la BNF ne sont pas tous bibliophiles, le parcours sobre et très didactique d’« Éloge à la rareté » s’est aussi donné pour mission d’éveiller la curiosité. Le regard papillonne pour se poser sur des volumes aussi divers que surprenants. Papers of River Muds (1990), de l’artiste du land art Richard Long, est une somme de feuilles de papier fabriquées à la main à partir d’alluvions de différents fleuves du monde entier. Le Routier de la mer jusques au fleuve de Jourdain (entre 1502 et 1509), de Pierre Garcie, bénéficie pour sa part d’une reliure contemporaine en ébène évoquant le pont d’un bateau et réalisée par Jean de Gonet en 1998 à la demande de la BNF, qui passe une à deux commandes de ce type par an. L’exemplaire d’un Examen des œuvres du Sr. Desargues (1644), dans lequel Jacques Curabelle réfute les théories du géomètre mathématicien Girard Desargues, n’est autre que celui annoté par Desargues, qui démonte à son tour la remise en question de son travail d’une plume excédée.

Si le budget d’acquisition annuel de la Réserve, sans être mirobolant (260 000 euros), se maintient le département compte aussi sur les dons, les dépôts légaux et le mécénat pour se procurer des trésors. Ainsi de l’unique exemplaire connu de l’Histoire de Mélusine de Jean d’Arras (vers 1479) édité à Lyon par Martin Huss et acquis en 2009 grâce à la Fondation B. H. Breslauer.

Éloge de la rareté

Commissaire : Jean-Marc Chatelain, directeur de la Réserve des livres rares, BNF

Éloge de la rareté. Cent trésors de la Réserve des livres rares

Jusqu’au 1er février, Bibliothèque nationale de France François-Mitterrand, quai François-Mauriac, 75013 Paris, tél. 01 53 79 49 49, www.bnf.fr, tlj sauf lundi 10h-19h, 13h-49h le dimanche, entrée 9 €. Catalogue, éd. BnF, 240 p., 55 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°427 du 16 janvier 2015, avec le titre suivant : Le livre, cet oiseau rare

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