Paysage

Le Léman, miroir de la mélancolie

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2013 - 759 mots

Le Musée Jenisch à Vevey se penche sur l’attraction ambivalente exercée par le lac Léman sur les artistes depuis le XVe siècle.

VEVEY - « Je suis ici dans un pays charmant, le plus beau du monde entier, sur le bord du lac Léman, bordé de montagnes gigantesques. C’est ici que l’espace vous plairait, car d’un côté il y a la mer et son horizon, c’est mieux que Trouville, à cause du paysage », écrivait en 1877 Gustave Courbet à son ami James Whistler. Exilé à la Tour-de-Peilz, en Suisse, le peintre fait partie de la longue lignée d’artistes qui ont été séduits par le double visage du lac Léman. Propre à charmer les amoureux des montagnes, le plus grand lac d’Europe de l’Ouest, niché entre le Jura et les Alpes, sait également donner l’illusion d’horizons lointains aux marins d’eau douce qui le parcourent.

Bleu outremer en hiver, vert émeraude l’été, le lac glaciaire possède aussi une double nationalité franco-suisse. Au Musée Jenisch, situé dans l’un des plus beaux sites qui bordent le lac, l’exposition « Lemancolia » entraîne ce principe de dualité sur le terrain des émotions. Lac d’une grande clarté aux profondeurs abyssales, le Léman inspire, selon le climat et l’heure, euphorie ou mélancolie. Ancien directeur des lieux devenu commissaire invité, Dominique Radrizzani offre ici, sur un ton parfois très personnel, le fruit d’une quinzaine d’années de recherches sur le sujet. « Lemancolia », et surtout le catalogue qui l’accompagne, se lit tel un traité sur l’attraction qu’a exercée le Léman sur les artistes depuis sept siècles.

« Gigantesque réservoir »

Dans une scénographie épurée qui met à profit la symétrie du bâtiment et ses deux salles « jumelles », réservées aux expositions temporaires, l’exposition oppose les deux faces d’un même miroir : le Léman solaire, capable de faire léviter les esprits et flotter les corps, et son envers tragique, dans lequel on se perd corps et âme. Parmi les artistes convoqués, Konrad Witz tient la place d’honneur… par le biais d’une reproduction. L’un des volets de son Retable de Saint-Pierre (1444), joyau du Musée d’art et d’histoire de Genève d’une fragilité extrême, est considéré comme le premier paysage réaliste de l’histoire de l’art – le panorama reconstitué mais identifiable cite le lac Léman, les fortifications de la ville de Genève, la naissance du mont Salève, ou encore la chaîne des Alpes en arrière-plan. « Dès la Renaissance, en effet, mais surtout avec le romantisme (Rousseau, Byron, Shelley), le Léman devient le miroir physique de l’âme humaine, un gigantesque réservoir de la mélancolie (Dürer, Vallotton, Soutter, Hergé, Godard) », avance le commissaire. Qui en veut pour preuve en particulier la célèbre gravure Melencolia I (1514) d’Albrecht Dürer dans laquelle il a reconnu la silhouette discrète du château de Chillon. La mer lisse qui voit se refléter la comète serait donc le lac franco-suisse. Par la suite, les références se font plus explicites, tant dans les arts plastiques qu’en littérature ; de nombreux extraits de textes signés Rousseau ou Alphonse de Lamartine en passant par San Antonio essaiment le catalogue.

Faut-il s’en étonner, l’accrochage multiplie les couchers de soleil, si longs en pays montagneux – une aubaine pour les peintres ! – et les paysages horizontaux et contemplatifs dont Ferdinand Hodler s’est fait une spécialité. Sous le couteau de Courbet, la surface de l’eau est vitreuse quand elle ne se transforme pas en lames fatales comme celles qui auraient pu coûter la vie à Lord Byron et à Percy Shelley, pris au piège à bord d’un frêle esquif. Chez Turner, dans une série d’aquarelles exécutées depuis les hauteurs de Lausanne, les eaux deviennent évanescentes.

La filiation la plus intéressante est sans doute ce synthétisme des lignes et des couleurs rendu par le Lausannois François Bocion en observant le lac, que son disciple Félix Vallotton, préfigurateur de la bande dessinée, portera à son apogée. Une logique démoniaque veut que, quelques décennies plus tard, Hergé, en villégiature dans le canton de Vaud, y développe sa technique de la « ligne claire » dans L’Affaire Tournesol. Cette révolution dessinée se double elle aussi d’un pendant sinistre : c’est entre Nyon et Genève qu’un chauffard envoie le taxi de Tintin et du capitaine Haddock dans l’eau.

Lemancolia. Traité artistique du Léman

Jusqu’au 13 octobre, Musée Jenisch, 2, av. de la Gare, Vevey, Suisse, tél. 41 21 925 3520, www.museejenisch.fr, tlj sauf lundi 10h-18h, 10h-20h le jeudi. Catalogue, coéd. Musée Jenisch/Les Éditions Noir sur Blanc (Lausanne), 235 p., 35 €.

Commissaires : Dominique Radrizzani, ancien directeur du Musée Jenisch ; Emmanuelle Neukomm, collaboratrice scientifique

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°397 du 20 septembre 2013, avec le titre suivant : Le Léman, miroir de la mélancolie

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