Dimanche 25 octobre 2020

Chaque mois, Pierre Wat raconte un jour dans la vie d’un artiste, entremêlant document et fiction pour mieux donner à voir et à imaginer.

Le jour de l’année 1914 où... Jacob Epstein a créé « la chose »

Par Pierre Wat · L'ŒIL

Le 20 février 2014 - 582 mots

Monsieur, j’ai cru percevoir dans vos mots une certaine forme d’indulgence pour mon travail et ma personne. Venez, si vous le souhaitez, à mon atelier.

J’ai quelque chose à vous montrer qui, si je n’ai pas interprété votre pensée à tort, ne devrait pas vous décevoir. » C’est muni de cette lettre comme d’un laissez-passer que je me suis présenté, un matin de mars 1914, dans l’atelier londonien de celui que l’on surnommait à juste titre le « sauvage américain » : Jacob  Epstein. Il n’avait, de fait, pas surinterprété les quelques lignes que je lui avais consacrées dans le journal qui m’emploie, le Pall Mall Gazette, où je l’avais décrit comme « un sculpteur en révolte, qui est en conflit mortel avec les idées communément liées à la sculpture ». J’étais, il me le confia par la suite, son seul défenseur au moment où l’un de mes éminents confrères, dans l’Evening Standard, à propos de son œuvre qui venait d’être dévoilée sur la façade de la British Medical Association, sur le Strand, dénonçait « une forme de statuaire qu’aucun père attentif ne souhaiterait montrer à sa fille ». La vieille  pudibonderie victorienne semblait mal s’accommoder de l’intrusion de celui qui avait tout de l’éléphant dans le magasin de porcelaine.

L’homme qui m’ouvrit la porte et me scruta d’un œil inquiet ne s’était pas non plus trompé sur l’effet que produirait sur moi ce qu’il souhaitait me montrer. Sans autre cérémonie qu’un ferme serrement de main, celui-ci m’introduisit dans son atelier : une grande pièce, plus haute encore que large, dominée par une verrière, et juste chauffée par un poêle à charbon dont le tuyau s’élevait vers le ciel tel un immense serpent. Là, au milieu d’une galerie de têtes en terre ou en plâtre, dans lesquelles je reconnus quelques-uns de nos plus célèbres contemporains, se dressait la chose – je ne sais encore comment la nommer – la plus étrange qu’il m’ait été donné de voir. À califourchon sur un trépied qui était en réalité un marteau-piqueur usagé, se tenait une créature de plâtre, mi-robot mi-idole africaine, à la façon de ces objets dont j’avais à peine eu le temps de distinguer la présence singulière, sur les étagères de l’atelier. Ne sachant que dire et hésitant entre la fascination et l’horreur devant cette espèce de machine de guerre primitive de près de trois mètres de haut, je laissais parler l’artiste, tâchant, simplement, de retenir chacun de ses mots. Il disait : « Ma passion pour les machines a trouvé son accomplissement avec l’achat d’un véritable marteau-piqueur usagé, sur lequel j’ai installé un robot semblable à une arme, avec une visière, menaçant, et portant en son sein, à l’abri, sa progéniture. Voici la sinistre figure armée d’aujourd’hui et de demain ! Non pas l’humanité, mais le terrible monstre de Frankenstein que nous avons fait de nous-mêmes ! » Et puis, soudain, comme s’il découvrait à l’instant ma présence, Epstein pointa le doigt vers moi en criant presque : « On me traite de pornographe, mais c’est le monde qui vient qui est obscène ! Mon œuvre hélas, est prophétique, j’en suis sûr. Et s’il faut choquer les filles pour que leurs pères arrêtent d’être aveugles, alors, je continuerai. » Je ne me souviens pas comment je suis sorti de cet atelier. Ce qui est certain, c’est que lorsque je me suis retrouvé seul sur le trottoir, j’avais dans la bouche ce goût de cendres qui ne me quitterait plus de toute l’année.

« La Grande Guerre à travers le portrait »

National Portrait Gallery, Londres (Grande-Bretagne), du 27 février au 15 juin
www.npg.org.uk

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°666 du 1 mars 2014, avec le titre suivant : Le jour de l’année 1914 où... Jacob Epstein a créé « la chose »

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