Samedi 17 novembre 2018

Le design par l’ellipse

Philippe Starck se met en scène au Centre Pompidou

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 4 avril 2003 - 1108 mots

À cinquante-quatre ans, Philippe Starck est une vedette planétaire. S’il dit ne faire du design que “par lâcheté”? ou “par faiblesse”?, il a néanmoins, dès les années 1980, contribué à décrisper la création française. Après avoir longtemps encensé la matière, il opère aujourd’hui un virage à 180°, pour se recentrer sur l’humain. Le Centre Georges-Pompidou, à Paris, met en scène vingt-cinq années de création et de réflexion tous azimuts.

PARIS - Philippe Starck n’est pas du genre à s’embarrasser : “J’aime faire ce que je veux, où je veux, quand je veux et je n’aime pas avoir de comptes à rendre !” Le propos est radical. Le parti pris de cette première rétrospective consacrée au plus célèbre des designers français aussi : ne donner à voir au public aucun objet. “Faire une exposition classique me rasait”, lâche d’emblée Philippe Starck. D’où cette mise en scène “aussi remplie qu’une piscine vide”, bâtie exclusivement sur l’image et le discours. Un dispositif qui se déploie dans un espace elliptique de 800 m2, cerné d’un lourd rideau de couleur beige et plongé dans la pénombre. Il s’agit ici, selon le designer, d’une tentative pour représenter le magma créatif qui bouillonne sous son crâne.
Dans un coin, un cône de lumière, solitaire, signifie l’absence, l’“énergie positive du manque”. Au milieu, une forme géante en bronze, baptisée “L’ombre”, matérialise “l’inconscient” du créateur. Tout autour sont disposées onze stèles surmontées d’une tête à l’effigie de Starck, façon empereur romain, sur laquelle est projetée une animation de son propre visage. Venu tout droit des studios Disney, ce procédé sophistiqué, appelé “Talking Head” (tête parlante), est proprement étourdissant. Il explique sans doute, en partie, le coût total de l’installation, qui s’élève à 400 000 euros. Ces onze “têtes parlantes” content, en boucle et en détail, la genèse de quelque 180 projets. Chacune d’elle, enfin, est “auréolée” d’un écran plat où défilent à la queue leu leu objets, aménagements intérieurs et édifices. En fond sonore résonne une musique composée spécialement pour l’occasion par Laurie Anderson.
Visiter une telle exposition tient de l’exploit. Au cœur de la salle, les onze histoires se fondent en une glossolalie bruyante et indéchiffrable. Il faut donc se poster au plus près de chaque “tête”, mal assis (un comble pour une exposition de design !) sur une chaise de type bistrot, en dépit de quoi les commentaires des stèles alentour viennent inévitablement interférer. Les vertèbres cervicales en prennent un coup. Les tympans itou, car la voix flûtée du designer psalmodie cinq heures durant, au risque de lasser l’auditoire.
Starck a tout exploré : l’histoire des styles, la forme, le prix (“J’ai enlevé trois zéros au design”), la technologie – comme encore récemment avec les chaises en plastique La Marie et Louis Ghost, réalisées d’un seul tenant et entièrement transparentes. Starck a tout dessiné : lampes, fauteuils, restaurants, montres, brosse à dents, presse-citron, bouilloires, hôtels, postes de radio ou de télévision, bateaux, motocyclette, produits bio... Une multitude d’objets qu’il a dotés d’une charge affective en les affublant de petits noms drôles : Dr Sonderbar, Nani Nani, Cam El Leon, Miss Coco, Moa Moa, Juicy Salif, Bo Boolo...
Problème : il ne laisse pas le visiteur se faire sa propre opinion, séparant lui-même le bon grain (“la chaise Francesca Spanish, un des objets dont je suis le plus fier”) de l’ivraie (“la bouilloire Hot Bertaa, un des plus mauvais objets que je n’ai jamais fait”). Il ne s’appesantit pas sur les échecs (la maison des 3 Suisses, le catalogue Good Goods pour La Redoute, le bâtiment de l’École des nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris…), privilégie les formules comme “grand succès” ou “extraordinaire réussite”. Parfois, Starck se mélange les pinceaux, appelle ses propres enfants des “produits” et les objets qu’il crée ses “enfants”.
Sa manière d’exposer le design ne le met pas à l’abri des contradictions. Apôtre de la “disparition de la matière”, le designer n’a paradoxalement jamais autant produit. Or il s’emploie ici à dissimuler physiquement toute cette production, gommant de fait tout ce qui constitue la “petite cuisine” du design. Les techniques, les matières, les couleurs, les notions de poids, d’échelle, de confort, voire de plaisir, bref, un pan entier de la réalité quotidienne de son travail de designer est tu. Était-ce si obscène de montrer “la sueur, le sang, les larmes qu’il y a derrière chaque création” ?
Point d’objets donc, mais des lauriers : à François Mitterrand (“un homme très intelligent”), à Alain Prestat, ancien président de Thomson (“un type extraordinaire”) ou à Ian Schrager, P.-D. G. de la chaîne d’hôtels éponyme (“un monstre sublime”). Quelques épines aussi, pour M. Bräuning de l’entreprise Vitra (“un ingénieur allemand qui, depuis quinze ans, détruit tous mes projets”) et pour un éditeur de meubles français qui se reconnaîtra (“Mon pauvre garçon, tu es bien mignon, mais ça ne se vendra jamais, ça n’a aucun intérêt...”).
Rancunier Starck ? Au contraire, il est prêt à tout pour se faire aimer. Il “aime d’amour” son collaborateur Thierry Gaugain ou son associé Laurent Taïeb (restaurants Bon 1 & 2). Mieux, il s’entoure d’amour, met au point la micro-rotule de la branche des lunettes Mikli avec un inventeur dénommé Delamour, décrypte le big bang avec l’astrophysicien Thibault Damour. Rien n’est innocent.
Philippe Starck est un intuitif génial. On ne sait s’il tient cela de son père, ingénieur aéronautique, mais il peut s’enorgueillir d’avoir un coefficient de pénétration de l’air du temps inégalé. Lui qui ne jure plus que par l’homme (“La priorité, c’est l’humain”), il a pourtant délibérément choisi de se couper d’un lien plus “charnel” avec le public, en se retranchant derrière la logorrhée et quelques créations élevées au rang d’“icônes numériques”. La démonstration vire à l’emphase, au narcissisme, à la mégalomanie. Même si le designer, habile, a pris soin d’étouffer dans l’œuf toute critique en tournant en dérision son propre personnage : “Venez écouter le gros se vanter, il dit qu’il a tout fait, c’est pas vrai !”, avertit une voix, en préambule. On l’aurait préféré moins orgueilleux. “Mais, comme d’habitude, je veux toujours dire quelque chose et son contraire, non pas pour le plaisir de dédire ou me contredire, mais surtout pour balancer les choses”, admet Starck. Parfois, le silence est salutaire. Qu’il se rassure, ses objets parlent pour lui.

Les propos de Philippe Starck sont extraits de sa conférence de presse du 25 février, au Centre Georges-Pompidou, à Paris, des bande-sons de l’exposition ou du catalogue.

PHILIPPE STARCK

Jusqu’au 12 mai, Centre Georges-Pompidou, gal. sud, niv. 1, Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf mardi 11h-21h, www.centrepompidou.fr/expositions/starck, catalogue Starck Explications (25 euros) et livre Écrits sur Starck (15 euros), éd. du Centre Pompidou.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°168 du 4 avril 2003, avec le titre suivant : Le design par l’ellipse

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque