Jeudi 19 septembre 2019

Pont-Aven

Le dernier séjour de Gauguin en Bretagne

Un mouvement à son apogée

Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1994 - 803 mots

Pour commémorer la dernière venue de Gauguin à Pont-Aven, en 1894, le musée de la ville présente quelque soixante-dix œuvres réalisées à cette époque par le maître de l’École de Pont-Aven et ses disciples.

PONT-AVEN - Le quatrième et dernier séjour breton de Gauguin en 1894, moins d’un an et demi avant son départ définitif pour l’Océanie, marqua, dans la carrière du peintre, mais aussi dans la production de tous les artistes du groupe de Pont-Aven, une phase déterminante. Après avoir célébré, en 1986, le centenaire de l’arrivée de Gauguin en Bretagne, le Musée de Pont-Aven, dont une large part des collections permanentes mises en place en 1985 est déjà consacrée aux maîtres des lieux, se devait donc de mettre à l’honneur cette date anniversaire...

En présentant quelque soixante-dix œuvres réalisées entre mai et novembre 1894 – c’est-à-dire durant les sept mois que Gauguin passa à Pont-Aven –, Catherine Puget, conservateur du musée, réalise une belle performance... Empruntées à des collectionneurs (pour deux tiers) et à des musées (pour un tiers) des quatre coins du monde (citons le Fogg Museum de l’université d’Harvard de Cambridge, le Clark Art Institute de Williamstown (États-Unis), des collections américaines ou irlandaises, ou encore le Musée de Northampton (Grande-Bretagne), les œuvres présentées constituent un mélange de tableaux connus et de pièces inédites.

Ainsi pourra-t-on découvrir aux côtés des Paysannes bretonnes du Musée d’Orsay de Gauguin, ou encore de quelques bois gravés célèbres du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, – Noa Noa, Nave Nave Fenua – un inédit de Georges Lacombe – Breton portant un enfant –, qui vient d’être retrouvé sous une autre toile du peintre par un restaurateur. De même, une huile sur toile de Maurice Denis – Les pins à Loctudy –, bloquée par un imbroglio juridique, n’avait jamais été montrée auparavant. Parmi les inédits, citons aussi les toiles de Forbes-Robertson et de l’Irlandais Roderic O’Conor, ainsi que la Jeune Chrétienne de Gauguin, pour la première fois ramenés sur les lieux. Au nombre des prêteurs privés, on remarquera la présence de la prestigieuse collection suisse Josefowitz – le plus grand collectionneur de l’École de Pont-Aven –, ou encore la collection Altschul (États-Unis), qui présente une très belle huile sur bois de Maurice Denis, Solitude.

Du monotype à la lithographie, du pastel au dessin aquarellé, de l’aquatinte à la xylographie, un important échantillonnage de différents supports représentatif de la diversité des techniques utilisées par les peintres de Pont-Aven, a été choisi. Les artistes, quant à eux, sont évoqués selon l’importance que chacun a eu dans le mouvement durant cette période, Maurice Denis, Charles Filiger, George Lacombe, Armand Seguin, O’Conor, Henry Moret et Maxime Maufra étant les mieux représentés.

Gauguin, un Christ
Correspondant à une période de renouvellement intense dans l’œuvre de Gauguin, qui expérimente alors de nouvelles techniques comme le monotype aquarellé et la gravure sur bois, la dernière escale du peintre dans le Finistère n’est pas sans avoir engagé de nombreux bouleversements dans les compositions de ses compagnons, mais aussi celles de l’art à venir. "Je ne puis, quand je revois cette époque de ma vie, m’empêcher de voir en Gauguin un Christ dont nous étions les disciples. La ferveur régnait, on aimait son ardeur, on vilipendait avec non moins d’ardeur les marchands du Temple (comprenons, les peintres de l’art officiel) ...", affirmait le peintre Paul Colin, élève et fervent admirateur de Gauguin, à propos du cercle réuni autour du Maître à Pont-Aven. Né spontanément huit ans plus tôt, ce phalanstère d’artistes, placé sous le signe du "synthétisme" et du "cloisonnisme", véritable confrérie en quête d’un primitivisme archaïque faisant fi du naturalisme, de la perspective et du modelé, pour laisser place à la liberté des formes et des couleurs pures, n’avait pas tardé, dès après le départ de Gauguin pour Tahiti, au printemps 1891, à se scléroser.

De retour dans sa chère Bretagne sauvage, Gauguin, en 1894, donna au mouvement un nouveau souffle. Bien que chacun tire un enseignement particulier des leçons de celui qui prêche la nécessité du "rajeunissement" par la "barbarie" et de l’"imperfection fantaisiste" (plutôt impressionniste chez Loiseau et Moret, mystique et symboliste chez Filiger et Sérusier, réaliste chez Maufra, naïf chez Chamaillard), les liens se ressèrent alors entre Gauguin et ses disciples. Avant de se disperser et de redevenir, pour certains, impressionnistes ou naturalistes, ceux-ci semblent alors donner le meilleur d’eux-mêmes. Très marqué par les paysages bretons aux couleurs tahitiennes vives et saturées que peint alors Gauguin, O’Conor brosse des toiles flambloyantes, presque fauves. Maufra, dans ses dessins aquarellés, et Seguin, dans ses eaux-fortes et bois gravés, excellent à rendre par les larges aplats et les cernes caractéristiques du style synthétique, les formes des paysages et des silhouettes. Avant sa dispersion en 1896, le mouvement est à son apogée.

Musée de Pont-Aven, "Le cercle de Gauguin en Bretagne", jusqu’au 26 septembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Le dernier séjour de Gauguin en Bretagne

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