Vendredi 6 décembre 2019

A Paris et Bamako

Le déclic photo Afrique

L'ŒIL

Le 12 octobre 2011 - 1539 mots

Paris Photo, carrefour incontournable de la photographie mondiale, profite de la tenue simultanée des Rencontres de Bamako et de Photoquai à Paris pour accueillir la photographie africaine. L’occasion de faire le point sur la vitalité d’une scène qui n’est plus vraiment émergente.

Alors que le Jeu de paume vient de consacrer une importante rétrospective à Santu Mofokeng, Photoquai fait la part belle à de jeunes créateurs venus d’Afrique, Paris Photo invite ce territoire pour son cru 2011, de nombreuses galeries s’associent à l’événement et la Biennale africaine de la photographie de Bamako propose sa neuvième édition. Autant dire que la création d’un continent qui fut si longtemps oubliée par le regard d’Occidentaux ayant rarement dépassé leur éventuel intérêt pour les « arts premiers » est aujourd’hui sous les feux de l’actualité. Belle occasion pour tenter, en sachant que nous continuons d’être passablement ignorants, de faire le point et essayer de comprendre ce qui s’est passé au cours des vingt dernières années.

De Beaubourg à Venise, en passant par Bamako
L’exposition « Les magiciens de la terre », proposée en 1989 par Jean-Hubert Martin, est incontestablement l’événement qui ouvrit la voie à d’autres points de vue sur l’art contemporain et mit en cause les conventions ethnocentriques, à défaut de les rendre vraiment caduques. Mais il faut attendre 1991, date de la création de Revue noire par Pascal Martin Saint Léon et Jean-Loup Pivin, architectes amoureux de l’Afrique qui, en compagnie de Simon Njami et Bruno Tilliette, décidèrent de publier un magnifique objet éditorial pour faire partager leur enthousiasme et leurs découvertes, avant de disposer d’un véritable outil de connaissance sur la réalité de la création en Afrique. Il ne s’agissait pas encore, alors, d’analyser, mais de chercher à comprendre, de faire découvrir des artistes contemporains en train d’émerger et de récupérer ce qui pouvait l’être d’une mémoire ignorée.

En 2009, le Malien Malick Sidibé reçoit le Lion d’or à la Biennale de Venise. Il est le premier Africain qui a hérité de cette prestigieuse distinction et il est photographe. Entre-temps, sous l’impulsion des photographes Françoise Huguier et Bernard Descamps, la Biennale de Bamako est créée en 1994. Quand en 1998 les animateurs de Revue noire publient l’Anthologie de la photographie africaine, nous disposons d’une somme qui permet, sans exclusive, de balayer le champ d’un mode d’expression qui s’avère majeur, traversé et influencé par les étapes historiques, de la période coloniale aux enthousiasmes des indépendances, des soubresauts politiques aux pratiques sociales, du documentaire aux approches plasticiennes.

En vingt années, donc, grâce à des passionnés, un continent esthétique a émergé, a trouvé sa place, s’est installé à des degrés divers sur le marché. Des collectionneurs importants, comme Jean Pigozzi, conseillé par André Magnin, ont réuni des collections d’une rare ampleur et ont montré leurs trésors dans des lieux prestigieux dans le monde entier. La photographie apparaît comme l’élément le plus visible, le plus évident de cette création qui compte par ailleurs d’excellents artistes dans d’autres domaines, de la peinture au dessin, en passant par l’installation et la vidéo. Il faut cependant ajouter que notre première perception de la photographie africaine a été durablement marquée par la découverte de portraitistes exceptionnels, qui ne se considéraient pas comme des artistes, mais qui se voulaient des artisans prétendant à l’excellence. Leur goût pour le dialogue entre les motifs des fonds de studio et les textiles des vêtements, servi par une solennité de la pose, a imposé, dans une remarquable dignité, des visages de clients anonymes qui se sont depuis inscrits dans notre histoire de la photographie.

La nécessité de considérer un point de vue de l’intérieur
La force d’une biennale comme celle de Bamako, bel exemple de dialogue et de mise en commun des efforts entre l’ancienne puissance coloniale et le Mali qui accueille le festival, est d’avoir clairement défini sa fonction par rapport à tout le continent. Ainsi, tous les deux ans, une grande exposition panafricaine permet de mettre en relation, de l’Afrique du Sud aux pays du Maghreb, l’essentiel de ce qui s’invente, se met en forme, s’établit par rapport aux situations contemporaines. Salutaire diversité des propositions, cohabitation d’un noir et blanc tendu entre classicisme documentaire et onirisme, et d’une couleur prédominante qui prend sa place parmi des expressions ou des directions que l’on connaît ailleurs, c’est d’abord le caractère résolument contemporain de l’ensemble qui frappe. Et sa liberté de ton.

La clarification du propos et des enjeux est parfaitement explicitée par Samuel Sidibé, le délégué général des Rencontres qui accompagne les deux directrices artistiques, Michket Krifa et Laura Serani : « Favoriser l’émergence de commissaires et de critiques d’art africains ; promouvoir une politique de conservation et de promotion du patrimoine photographique africain ; contribuer au développement du marché de l’art sur le continent africain. » Trois points ambitieux qui prouvent également que nous n’en sommes plus seulement au stade de la découverte, essentiel pour un festival, mais que la réflexion sur la photographie en Afrique et sur la photographie africaine a atteint une dimension adulte, responsable, qu’elle se prend en main et en charge.
 
Presque symbolique, la présentation d’une partie de la collection de Sindika Dokolo, Congolais vivant en Angola qui fut le mécène du premier pavillon africain de la 52e Biennale de Venise, réaffirme la nécessité, au-delà même de l’approche des photographes, de considérer un point de vue de l’intérieur. Cette collection comprend naturellement de nombreux portraits, tant le genre a marqué notre première perception d’une singularité de la photographie africaine. Mais, plutôt que de présenter les merveilles de Seydou Keïta ou de Malick Sidibé (entre autres), c’est sur la représentation de soi-même que le commissaire Simon Njami a décidé d’axer sa sélection. On trouvera donc Samuel Fosso ou Jean Depara (dont la Maison Revue noire propose à Paris la première grande exposition avec publication d’une monographie au format poche), mais également beaucoup de vidéo. C’est certainement là qu’il faut chercher les directions d’avenir – ce qui n’exclut en rien la photographie – tant ce mode d’expression, favorisé par les possibilités qu’offrent le numérique et les nouvelles technologies, se développe avec une vigueur qui ignore les actuelles conventions du genre.

Il est aujourd’hui, en Afrique, un pays dont il convient de suivre avec attention les développements dans le domaine de la photographie, et c’est l’Afrique du Sud. Derrière la génération qui lutta de façon exemplaire contre l’apartheid, dont fait partie l’octogénaire David Goldblatt, présent dans toutes les grandes manifestations d’art contemporain (comme à Venise en ce moment même), des auteurs tels Pieter Hugo, Guy Tillim ou le tout jeune Mack Magagane – présenté à Photoquai – explorent, avec une conscience rare pour laquelle ils savent mettre en forme avec rigueur leurs approches esthétiques, la réalité sociale complexe de leur pays. Et la considèrent sous l’angle de l’histoire de tout un continent. Ce n’est pas par hasard que, en Afrique du Sud, un marché sérieux s’est structuré. Comme toujours, ce sont les artistes qui sont au départ du mouvement et qui, finalement, rendent possible l’existence de galeries, de collectionneurs, d’écoles, de musées, de festivals.

Au moment où la neuvième édition de Bamako ouvre ses portes et propose le panorama le plus ambitieux de la création contemporaine d’un continent qui continue à redécouvrir son histoire se pose toujours la même question : existe-t-il une photographie spécifiquement africaine ? Cette interrogation n’a plus guère de sens alors que la création circule d’une façon plus intense et rapide qu’il y a ne serait-ce que vingt ans. Pourtant, même si l’on peut déceler des points communs entre des artistes africains et d’autres au Brésil, en Inde ou en Europe, une chose reste indéniable : il existe un point de vue de l’intérieur – mais pour combien de temps encore ? – qui souligne la superficialité de bien des approches qui restent teintées d’exotisme, voire de condescendance curieuse ou de relents de colonialisme. Ce point de vue profond prouve une fois de plus que des œuvres créées par nécessité, d’où qu’elles viennent, savent atteindre l’universel parce qu’elles s’enracinent dans une réalité et des cultures locales et savent les mettre en perspective.

Autour des expositions

• « Paris Photo », du 10 au 13 novembre 2011. Grand Palais. Ouvert le jeudi et samedi de 12 h à 20 h, le vendredi jusqu’à 21 h 30 et le dimanche jusqu’à 19 h. Tarifs : 24 et 12 €. www.parisphoto.fr

• « Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie », organisée par le ministère de la culture du Mali et l’Institut français, du 1er novembre 2011 au 1er janvier 2012 à Bamako (Mali). www.rencontres-bamako.com

• « Photoquai », du 13 septembre au 11 novembre 2011. Quai Branly, jardin du Musée et divers lieux dans Paris. Accès gratuit. Le jardin est ouvert le mardi, mercredi, dimanche de 11 h à 19 h, jeudi, vendredi, samedi jusqu’à 21 h. Et sur le quai Branly, en accès libre, nuit et jour. Photoquai se prolonge au 1er étage de la Tour Eiffel jusqu’au 4 décembre. Tous les jours de 9 h 30 à 23 h. www.photoquai.fr

Et aussi : « Depara. Night & Day in Kinshasa. 1951-1975 », du 12 octobre au 17 décembre 2011. La Maison de la Revue noire. Du mercredi au samedi de 13 h à 19 h. Accès libre. www.revuenoire.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°640 du 1 novembre 2011, avec le titre suivant : Le déclic photo Afrique

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