Le corps mis à nu

L’Expressionnisme autrichien au Musée Maillol

Le Journal des Arts

Le 2 mars 2001

Au début du XXe siècle, à l’heure où Vienne était encore la capitale intellectuelle de l’Europe centrale, la vie artistique autrichienne a été marquée par des figures emblématiques aujourd’hui réunies à Paris. À travers de nombreux dessins et quelques toiles d’Oskar Kokoschka, Herbert Boeckl, Richard Gerstl et surtout d’Egon Schiele, l’exposition du Musée Maillol retrace les fondements de l’Expressionnisme : « mettre à nu la profondeur de l’âme et dévoiler la nudité du corps ».

PARIS - Mélancolie, révolte, provocation et angoisse, tous ces sentiments habitent les œuvres tourmentées des artistes viennois à la recherche de la “vérité” de la nature humaine. Dans cette période charnière qui, touchée par les troubles dus à la guerre, voit la montée des nationalismes et de la lutte des classes, mais aussi la découverte de la psychologie avec l’essor de la psychanalyse freudienne, un nouveau courant artistique se fait jour : l’Expressionnisme. Rompant avec l’esthétisme décoratif de la Sécession (fondée en 1897) et avec les visions mythologiques de Gustav Klimt, les artistes comme Kokoschka, Gerstl, Boeckl et Schiele produisent un art extrêmement dépouillé et introspectif. Dans son Autoportrait riant (1908), l’intensité du regard et l’expression hilarante de Gerstl (1883-1908) portent à son paroxysme l’étude du portrait. De même, l’apparence exorbitée du Vieil homme (le père Hirsch) (1909) ou la main saisie en plein mouvement dans le portrait de Karl Kraus II (1925), peints par Kokoschka (1886-1918), atteignent un niveau de psychologie extraordinairement pénétrant et fascinant.

Les dessous de la chair
Les poses suggestives des femmes, totalement offertes ou prostrées, empreintes d’un fort érotisme, donnent aux dessins sur papier de Schiele une dimension poignante qui ne laisse personne indifférent. Après avoir subi l’influence de Klimt, l’artiste trouve son style et son originalité dans les années 1910. Derrière la prouesse de son crayon surgissent des jeunes filles nues agenouillées, debout ou allongées, de face ou de dos, qui ignorent toutes les inhibitions : Nu à genoux (1916), Nu aux bottes jaunes et boa violet (1916), Nu à la pantoufle à carreaux (1917). La manière dont Schiele traite le nu est un aspect remarquable de sa création.

Dépourvu de toute pudeur morale (il sera condamné pour pornographie), il affronte la sexualité sans décor ni fond, provoquant ainsi des sentiments confus et troublants. Une même énergie se dégage dans son Autoportrait (1911), dans les portraits d’Arthur Roessler, son critique d’art, et d’Edouard Kosmack (1910), où les mains aux longs doigts sont si crispées et tendues qu’elles évoquent un monde angoissant. Boeckl (1894-1966) se plonge dans les mystères profonds de la vie, au-delà même de la mort. Dans son Cadavre de jeune homme et dans la Cage thoracique ouverte (1931), il explore les dessous de la chair, en quête d’une parcelle de vie dans la dépouille livide. La présentation des œuvres, qui fait alterner les artistes d’une salle à l’autre, nous entraîne à la suite de ces destins croisés. Miroir de l’âme, la figure humaine représentée dans toute sa nudité par ces quatre artistes, tant dans le portrait que dans le modèle nu lui-même, place le spectateur face à sa propre réalité. Même si le courant expressionniste autrichien a disparu dans les années 1930, il a laissé sa “vérité”, témoin du ferment culturel viennois au tournant du XXe siècle.

- LA VÉRITÉ NUE, L’EXPRESSIONNISME AUTRICHIEN, jusqu’au 23 avril, Musée Maillol-Fondation Dina Vierny, 59-61 rue de Grenelle, 75007 Paris, tlj 11h-18h, fermé le mardi, tél. 01 42 22 59 58, www.museemaillol.com.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : Le corps mis à nu

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