Samedi 7 décembre 2019

Le 3e Duchamp

Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2011 - 646 mots

À Angers, la peinture de Jacques Villon, frère de Marcel Duchamp, bénéficie d’une relecture instructive.

ANGERS - De Marcel Duchamp on connaît l’œuvre avant-gardiste. De Raymond Duchamp-Villon, les sculptures fulgurantes et cubistes, à l’image de Cheval majeur. Mais l’historiographie aura laissé dans un relatif oubli la peinture de leur aîné, Jacques Villon (né « Gaston Duchamp » en 1875).
Le Musée des beaux-arts d’Angers consacre une rétrospective éclairante à ce peintre discret, dont la renommée internationale s’est effacée après sa mort en 1963. Grâce à des prêts américains et au fonds de son atelier issu de la galerie Louis Carré et Cie, le commissaire Germain Viatte a pu réunir un corpus complet, depuis 1900 jusqu’à la fin des années 1960.

Jacques Villon est l’aîné d’une fratrie d’artistes (dont il ne faut pas exclure la peintre Suzanne Duchamp) éduqués dans une « atmosphère de peinture », et qui partageront et échangeront leurs idées sur l’art tout au long de leur vie. La première grande qualité de l’exposition angevine est de replacer Villon au centre des débats qui agiteront les cubistes français, dans le sillon de Braque et Picasso, à un moment primordial des avant-gardes.

En 1911, Villon est établi à Puteaux (Hauts-de-Seine) dans un atelier voisin de celui de Frantisek Kupka. Il y travaille avec son frère Raymond, y accueille Marcel. Bientôt suivent Albert Gleizes, Jean Metzinger, puis Francis Picabia et Fernand Léger. À Puteaux, les discussions portent sur la géométrie, l’analyse du mouvement dans l’espace, le nombre d’or. Influencé par les traités de Léonard de Vinci, Villon dénomme le groupe « la Section d’or ». En 1912, il peint Jeune Fille (Philadelphia Museum of Art). Dans ce tableau exposé à l’Armory Show (New York) de 1913, la couleur éclate en de multiples facettes ; influencé par la chronophotographie de Maray, des accents fauvistes y subsistent aussi encore. Déjà maître dans l’art de la gravure et de la pointe sèche, Villon se consacre à la peinture : avec Tête de femme (1914, Museum of Art de Providence), ses recherches sur la structure géométrique aboutissent à un cubisme tout à fait personnel. Il construit la surface, trace des lignes puissantes.

Plans superposés
En 1918, Raymond, le benjamin des frères, meurt emporté par une fièvre typhoïde. L’œuvre de Jacques est marquée par cette fracture, particulièrement dans ses choix iconographiques, où l’empreinte de son frère est omniprésente : Galop (1921), Galopade (1922), Cheval de course (1922). Il entre dans sa première période abstraite, agençant le motif en plans superposés. Certaines de ses toiles issues de cette période sont présentées de manière sérielle, mais l’intérêt de cette production paraît tout relatif. Bien plus intéressants sont ses autoportraits, où l’artiste se met en scène et expose ses recherches chromatiques, qui l’occupent entièrement désormais. En 1942, il peint Portrait de l’artiste (New York), étonnant écorché au regard halluciné. Revenu de l’abstraction, il s’engage alors dans des compositions chromatiques. Sa qualité de coloriste est indéniable : il joue des dissonances et des harmonies grâce à des tons acidulés très particuliers. Le paysage devient omniprésent dans sa production des années 1940 et 1950, un passage subtilement analysé par Germain Viatte dans le catalogue de l’exposition. L’ouvrage éclaire aussi les positions de Villon vis-à-vis des mouvements d’avant-garde, « des participations […] suivies d’une période de retrait et de concentration ». Un isolement permis grâce à l’intérêt des collectionneurs américains qui suivent sa carrière depuis l’Armory Show. Sans doute sa volonté de ne jamais faire école a-t-elle contribué aussi à renvoyer le peintre dans le relatif anonymat que son œuvre, d’une indéniable qualité, ne mérite pas.

JACQUES VILLON NÉ GASTON DUCHAMP (1875-1963)

Commissariat : Germain Viatte, conservateur général honoraire du patrimoine
Nombre d’œuvres : env. 100

Jusqu’au 1er avril, Musée des beaux-arts, 14, rue du Musée, 49100 Angers, tél. 02 41 05 38 00, tlj sauf lundi, 10h-18h.
Catalogue, éd. Expressions contemporaines, Angers, 240 p., 39 €, ISBN 978-2-909166-27-8.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°357 du 18 novembre 2011, avec le titre suivant : Le 3e Duchamp

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