Vendredi 14 décembre 2018

Paroles d’artiste

Laurent Montaron : « Dissimuler pour mieux voir »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2016 - 759 mots

Laurent Montaron joue avec le dispositif du diorama à la Fondation Ricard, une manière d’introduire un décalage dans ses œuvres.

À la Fondation d’entreprise Ricard, à Paris, Laurent Montaron fait de l’exposition elle-même un véritable diorama, en empêchant l’accès direct aux œuvres – un miroir, des photographies, un nouveau film… – par des murs percés de grandes fenêtres.

Votre exposition intitulée « Dioramas » joue comme une expansion de ce dispositif : il n’y a pas de vitrines ici, mais des deux côtés de l’espace de la fondation vous avez barré l’accès direct aux œuvres avec des parois derrière lesquelles sont installées les pièces de manière traditionnelle. Qu’est ce qui vous a conduit à cela ?
J’ai toujours été beaucoup intéressé par les dispositifs, la manière dont on voit les choses, c’est-à-dire que les conditions de vision sont aussi l’œuvre elle-même. Avec un diorama, on aurait très bien pu voir un ours avec des montagnes, mais là on voit une exposition d’art contemporain, et la vitre me permet d’interroger notre rapport d’expérience avec les œuvres. Les cerfs-volants suspendus au plafond (Train de cerfs-volants Saconney, 2016) sont d’abord un dispositif pour prendre des photographies aériennes, mais cela questionne aussi notre rapport entre l’image et l’expérience : que voyons-nous et où sommes-nous ? Ce mur permet donc de mettre à distance, mais aussi d’interroger réellement les choses, car l’absence d’accès physique fait que l’on se pose la question du manque, de la raison pour laquelle on ne peut pas accéder, et in fine cela met en évidence la place de l’œil à une période où nos moyens de communication font que l’on voit souvent les expositions au travers d’images. Cette vitre interroge aussi le rapport marchand à l’art aujourd’hui. Même les biennales ressemblent à des foires. Je crois que dans un deuxième temps, j’ai aussi voulu aborder un peu ce rapport matérialiste ou matériel aux objets d’art. Est-ce que l’art ça tient à l’objet ?

Vous considérez donc cette paroi comme un filtre qui va avoir un impact sur l’expérience du regard sur votre travail ?
Absolument. Quelque part je pense que mon idée serait de dissimuler pour mieux voir si je puis dire. Plus il y a « d’arrière » et plus finalement on va traverser, c’est paradoxal. Et puis cette distance installée crée une image évidemment. Or l’on sait que souvent une photo d’exposition est souvent plus belle que la réalité, il y a donc un peu cette idée d’installer une vraie image.

Sur un mur est accroché un miroir (How one can hide which never sets ? 2013). Pourquoi l’avoir inséré dans une boîte en bois ?
Le miroir, je l’ai fait moi-même à la main, c’est une partie de mon travail qui consiste à recouvrer la connaissance, comme les cerfs-volants qui sont faits à l’identique. J’ai retrouvé la technique pour faire des parois à l’argent, donc ce miroir est presque comme un développement photographique, il y a du nitrate d’argent et les mêmes ingrédients. Cette vitrine imposante permet de ne pas installer le miroir de face afin qu’on ne s’y reflète pas ; lorsqu’on est face à lui on ne se voit pas, il y a donc un peu cette idée de montrer un objet pas visible en fin de compte.

Vous exposez également trois photographies qui semblent similaires et figurent deux personnages dont l’un dessine au sol (Figure pentagonale, 2016) Qu’est-ce qui diffère les unes des autres ?

Des détails dans les dessins au sol par exemple, avec des numérotations différentes, la position du personnage où sa main bouge un peu. Il y a là encore le jeu de montrer cela derrière la vitre, car on peut voir à peu près bien la première, moins bien la deuxième et d’une autre manière la troisième. Les deux personnages sont en fait le même, il s’agit de deux photos l’une sur l’autre.

Il y a toujours dans votre travail une question du décalage. Souhaitiez-vous avec ces images montrer une rupture dans la continuité d’un déroulé ?
La jeune femme au sol dessine un pentacle magique qui permet de changer le cours du temps. J’aime dans ce type d’image l’aspect indéterminé, où tout n’est pas donné. Car aujourd’hui on fait souvent face à des choses qui doivent être parfaitement circonscrites, où l’on nous donne tout, où l’on nous explique tout. Ici ce n’est pas le mystère pour le mystère, mais il y a une volonté de ne pas tout donner, de susciter un peu le désir quelque part. La vitre tient de cette idée-là aussi, c’est-à-dire que tout n’est pas donné comme ça si facilement.

LAURENT MONTARON. DIORAMAS

Jusqu’au 7 janvier, Fondation d’entreprise Ricard, 12, rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris, tél. 01 53 30 88 00, www.fondation-entreprise-ricard.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h, entrée libre

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : Laurent Montaron : « Dissimuler pour mieux voir »

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